Après six tomes passés dans le milieu de la finance, Dantès revient pour de nouvelles péripéties entre magouille politique et projets juteux en Afrique.

Couv_Dantès

Ne soyons pas lèche-bottes, on était un peu circonspects à la lecture de ce nouvel album. S’il met en avant de belles problématiques, il nous semblait que son héros manquait un peu d’envergure : ce Dantès, que nos collègues de la blogosphère comparaient un peu trop facilement à Largo Winch. On a eu la chance d’en discuter avec ses auteurs qui, faute de nous faire adorer leur album, nous ont fait comprendre leurs ambitions pour cette série qui mêle admirablement réalité et fiction.

Pierre Boisserie et Philippe Guillaume  (au scénario), Erik Juszezak (au dessin).

Boisserie Pierre noir et blanc Juszezak Erik noir et blancGuillaume Philippe noir et blanc

Est-ce que Dantès est le nouveau IRS ou Largo Winch?

Il n’a clairement pas été pensé pour ça mais c’est plutôt sympa comme référence. On est nous aussi dans des thématiques économiques mais après la fin de la première série, on est parti sur quelque chose de complètement nouveau, grâce à notre puits de sciences économiques : Philippe Guillaume. Pour ce nouvel album on a utilisé trois éléments de l’histoire récente. D’abord la disparition de Guy André Kieffer, en Côte d’Ivoire. Ce journaliste franco-canadien qui enquêtait sur la filière du cacao, la corruption des autorités françaises et ivoiriennes…Et qui a été enlevé dans des circonstances non-élucidées.

Le deuxième volet est peu médiatique, c’est une affaire de déchargement de produits toxiques en Côte d’Ivoire. L’histoire du bateau Probo Koala qui a fait des milliers d’intoxiqués et 17 morts, là encore on ne saura jamais vraiment ce qui s’est passé.

Le troisième c’est un pilier de la Françafrique et on espère que vous avez deviné qui c’est en lisant l’album !

C’est donc un album très documenté, mais quelles sont vos sources ?

On travaille sur beaucoup de sources différentes, Philippe Guillaume a ses méthodes de journaliste [Journaliste à La Tribune, puis au sein des Échos, NDLR] ce qui me permet parfois de mettre dans les récits de fiction des choses qui n’ont pas pu être traitées de façon journalistique.

Mais on a aussi rencontré les personnes de l’entreprise française qui ont été chargé de nettoyer après l’affaire des déchets toxiques. Ils nous ont raconté tout ce qui s’était passé là-bas. Il y a même des événements pour lesquels on s’est dit que si on les intégrait dans l’album, les gens ne nous croiraient pas, la réalité dépasse parfois notre imagination !

Votre héros aussi, il a besoin d’informations : il arrive dans un pays où il ne connaît rien, il ne se bat pas, il n’a pas de relations sexuelles… En général c’est le héros qui porte l’histoire, mais là on a presque l’impression que c’est l’histoire qui porte le héros. extrait_1b

Ça n’existe pas les héros comme ça. On voulait un personnage plutôt crédible avec ses interrogations, ses faiblesses. On ne voulait pas faire du Largo Winch, ce genre de héros on n’y croit pas vraiment. Notre personnage, lui, est doué pour les affaires mais pas forcément pour le reste. Ça ne nous intéressait pas de faire de super-héros.

Dans l’écriture d’une histoire comme ça, avec beaucoup de références et de travail de recherche, combien de temps vous prenez en amont pour construire votre scénario ? 

On fait ça en plusieurs temps. Avec Philippe on fait un premier temps de recherche où on se met d’accord sur des thématiques, comme la Françafrique et sur des axes de récit : là on voulait que notre héros soit en danger à la fois dans sa société, mais aussi à l’extérieur. A partir de ces éléments, Philippe apporte des informations journalistiques, historiques et sur ça on construit un scénario et des dialogues.

Coté dessin, le fait que ça se passe en Afrique demande aussi un gros travail documentaire ?

C’est clair qu’il faut de la documentation, à la fois sur les visages, mais aussi sur les décors et les paysages. On a aussi bien des scènes citadines, que dans des ports européens, ou dans le monde rural de l’Afrique. Ça change pas mal des bureaux de la Défense parce que quand vous passez sept pages à dessiner des personnages qui dialoguent dans des bureaux, en tant que dessinateur vous risquez de devenir un peu neurasthénique.

Avec toutes les histoires financières, vous faites émerger des problématiques de développement durable, ou d’environnement. C’est une BD qui cherche à interroger sur les problèmes actuels de société ?

On restera concentrés sur des thématiques économiques, mais si on continue au-delà de ce diptyque, il est clair qu’on se tournera aussi vers des problématiques plus environnementales. A défaut d’informer, on peut faire prendre conscience qu’il y a des choses qui se passent ailleurs sur la planète et qui ne sont pas belles à voir.Extrait_1

Dans ce cas pourquoi ne pas passer à la BD-reportage, au lieu de rester dans des ouvrages de fiction ?

Tout simplement car la fiction permet souvent d’aller plus loin que le reportage. Je suis pas sur qu’aujourd’hui on puisse sortir un reportage sur le rôle de Bolloré en Afrique. La BD-reportage ce n’est pas non-plus le même lectorat que Dantès. On a envie de s’adresser à des gens qui n’iraient pas forcément vers le reportage, qui ont envie de lire de l’aventure mais en leur donnant un petit « plus ».

On peut faire passer des messages, en les mettant en scène pour que ce soit agréable à lire, vivant, mais aussi intéressant.

Idem pour le versant « économique » ?

On veut pas non-plus rentrer dans un truc complètement pédagogique. Dans le premier tome on avait mis un lexique mais on veut faire quelque chose qui puisse être lu par des gens qui ne connaissent rien à l’économie et qui liront un bon thriller avec plaisir.

Dans un moment de crise économique ambiante, vous parlez quand-même d’économie, vous n’avez pas l’impression d’aller à contre-courant ?

On s’est rendus compte que l’économie ça intéressait les gens. Avant de bosser avec Philippe, il y a un paquet de choses que je n’aurais pas su expliquer, la mondialisation, le système bancaire, sa perversion, pourquoi, parfois, ça détruit les gens …

On a donc voulu raconter ça de façon claire et didactique.

On imagine que le prochain tome est déjà pratiquement bouclé, quelles seront les pistes que vous allez explorer ?

On ne va pas tout vous dévoiler, mais on peut déjà vous dire que Dantès va passer beaucoup de temps dans sont lit d’hôpital, ce qui va nous permettre de mettre en avant certains personnages secondaires. Les filles notamment.

Propos recueillis par Antonin Weber et Antonin Tenac.


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