On ne présente plus Scarecrow, quartet surdoué autoproduit qui ose casser les codes de la musique actuelle en brassant le blues et le hip-hop. Si ce mélange des genres peut surprendre, les deux musiques possèdent pourtant des origines communes, le groupe nous fait voyager entre champs de coton et bitume. La release party de jeudi dernier au Bikini le confirme : ça fonctionne, c’est fluide, énergique et rafraîchissant. Rencontre d’avant scène avec Jamo le bassiste et Slim Paul le chanteur pour éclaircir le mystère autour de ce deuxième album, The Last.

 

« On ne voulait pas faire un recueil de singles comme beaucoup font ». (Jamo)

Si Scarecrow tient tant à l’autoproduction, c’est pour garder une liberté de mouvement non négligeable. Pour sortir The Last, le groupe s’est retrouvé en huis-clos pour expérimenter sa musique aux codes si particuliers et la pousser toujours plus loin : « On a essayé de se surprendre, de ne pas faire exactement la même chose, de ne pas se répéter». Guitares blues ou à résonateur, basse, batterie mais aussi piano et samples se mêlent, s’entrechoquent. Il en sort quasiment 30 titres mais le groupe n’en conservera que 13 pour créer un album-concept : « On a eu envie de les lier entre eux, de raconter une histoire. On ne voulait pas faire un recueil de singles comme beaucoup font ». Jamo le bassiste cite en exemple les vieux albums de chanteurs maintenant décédés mais également ceux de Tool, le groupe de métal progressif : « Si tu écoutes l’album, tu l’écoutes en entier (…). L’intro du morceau précédent t’amènes au suivant ».

L'affiche de la tournée.

« La dernière image qu’on veut donner de l’épouvantail, c’est le roi du blues hip-hop ». (Slim Paul)

Évidemment, avec un titre pareil, The Last interpelle. Cet album est-il le dernier alors que le groupe connait une ascension certaine ? Slim Paul écarte la question de manière malicieuse « C’est le dernier … le dernier en date en tout cas » et Jamo en rajoute une couche durant le concert : « On vous dit à une prochaine fois … ou pas ! ». Dans les médias, les quatre musiciens évoquent parfois des envies de projets solos mais rien n’est encore officiel. Cependant, l’alter-ego du groupe (admirablement dessiné par Gwen Vibancos) a peut-être fait le tour de la question, bien installé dans son trône : « il a pris plus d’aisance (…). La dernière image qu’on veut donner de l’épouvantail, c’est le roi du blues hip-hop ». La « dernière image » … Comme un indice qui rend triste …

 

Pochette de l'album.

« Le fil conducteur de l’album, c’est l’histoire qu’on peut avoir avec les femmes ». (Slim Paul)

The Last est un album plus personnel que le premier, beaucoup de chansons tournent autour des donzelles. En témoigne la pochette de l’album où l’habituel épouvantail prend la forme d’une femme. Là encore, Slim Paul se montre mystérieux quant à ce choix : « On ne sait pas si c’est la femme de l’épouvantail, si c’est sa copine, si c’est sa sœur … On a choisi de mettre une femme sur la pochette de l’album parce que le fil conducteur de l’album, c’est l’histoire qu’on peut avoir avec les femmes ». Effectivement, les titres joués en inédit lors de la soirée évoquent de manière cocasse les femmes superficielles ou de manière plus poignante les ruptures amoureuses suffisamment douloureuses pour briser un homme. The Last, quelque part, c’est peut-être aussi l’histoire de la dernière fille, la briseuse de cœurs, celle qui s’apprêtait à passer la corde autour du cou d’un brave type avant qu’il ne s’échappe !

« On a osé sur cet album des choses qu’on n’aurait pas osé il y a quelques années ». (Slim Paul )

Le groupe a fait le choix d’une pochette minimaliste, sur fond orange, qui selon Jamo, rappelle une affiche de film des 70’s. Le choix du visuel n’est pas une simple formalité. Pour Scarecrow, il est bien plus intéressant de se caler à côté de sa platine vinyle, la pochette dans les mains qu’écouter un son dématérialisé de moindre qualité : « Nous, on est consommateurs de vinyles, l’objet est très beau, le son est meilleur. » On peut croire le groupe et ses teasers comiques, dans The Last, vous ne trouverez ni du bal musette, ni de la chanson québécoise mais un son plus mature, plus assumé, plus groovy : « On a osé sur cet album des choses qu’on n’aurait pas osé il y a quelques années». Chacun y a injecté des références personnelles : « C’est un album où il y a un peu plus que du blues et du hip-hop (…). On s’est autorisés à voir ailleurs mais ça reste Scarecrow ». À la réécoute, le bassiste qui affiche sur scène sourire et déhanché communicatifs, y perçoit, en plus du vieux blues, une influence du hip-hop des 90’s comme les Fugees, avec « une instru minimaliste au service du texte ».

«  C’est une date importante pour nous parce qu’on est à la maison, c’est notre premier Bikini à nous ». (Slim Paul)

Concernant le concert au Bikini, le chanteur de Scarecrow n’attend rien de spécial de la soirée si ce n’est «  d’être surpris par mes camarades sur scène. J’attends du monde et je croise les doigts pour les problèmes techniques, les trous de mémoire, ce genre de choses [Note : Ce qui arrivera d’ailleurs au très talentueux rappeur Antibiotik le soir-même, sous le regard tendre et amusé de son public]. (…) C’est une date importante pour nous parce qu’on est à la maison, c’est notre premier Bikini à nous, on sort l’album en avant-première ». Jamo évoque la fête autour de la sortie d’album et justifie ainsi le choix d’avoir des invités : « On a envie aussi de faire découvrir les copains de scène Moutain Men et Al’Tarba. » Cet attachement à Toulouse, constamment présent dans les vidéos réalisées par Antibiotik, se justifie tout simplement : « On a beau jouer devant plein de personnes et jouer à l’autre bout de la planète, ce sera jamais pareil qu’à Toulouse parce que c’est notre ville, parce qu’on se revendique comme tel partout où on va jouer et que forcément on a toujours une pression spécifique à Toulouse. »

 

« Si un bluesman est quai de la Daurade avec sa guitare et qu’un rappeur passe et se pose avec lui c’est grâce à Toulouse ». (Jamo)

Toulouse a vu naitre Scarecrow. Mieux encore, selon le bassiste, dans une autre ville cette rencontre hasardeuse sur les berges de la Garonne n’aurait jamais eu lieu : « Toulouse a une particularité c’est que tous les musiciens traînent avec tous les musiciens. il y a beaucoup de villes de France, comme Bordeaux , où c’est fermé. (…) Toulouse, (…) de base, c’est ouvert, tu peux passer la soirée avec des jazzeux ou avec des concertistes classiques (…). Si un bluesman est quai de la Daurade avec sa guitare et qu’un rappeur passe et se pose avec lui c’est grâce à Toulouse, c’est parce que cette ville l’a permis ». Slim Paul salue également la richesse musicale toulousaine : « On a beaucoup de représentants dans la ville : Big flo et Oli, Cats on trees, Zebda, … ». Il évoque aussi la compilation Toulouse Sounds  impulsée par Sidilarsen en 2014 suite à certaines déprogrammations honteuses de la nouvelle Mairie pour la fête de la musique. C’est ce genre d’initiatives que le groupe encourage pour mettre en valeur la scène locale.

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« Paris, c’est une ville qui professionnellement me plait pas parce que tant qu’on m’appellera  » provincial  » en fait, je leur dirai d’aller se faire … Enfin voilà quoi ». (Slim Paul)

Si les projets à long terme de Scarecrow restent flous, il semble inconcevable pour Slim Paul d’envisager une suite dans la capitale : « À une époque on entendait beaucoup :  » faut que t’ailles sur Paris, voir les boites de prod « . J’ai des amis musiciens qui sont partis de Toulouse en disant  » il se passe pas assez de choses ici « . C’est d’ailleurs ce qu’a fait Al’Tarba mais Slim Paul justifie ce choix : « Il travaille tellement avec des musiciens étrangers comme les ricains, ça me surprend pas ». Slim Paul poursuit : « Moi je t’avoue, Paris, c’est une ville qui professionnellement me plait pas parce que tant qu’on m’appellera « provincial » en fait, je leur dirai d’aller se faire … Enfin voilà quoi. Ça fait 15 ans qu’on est là, on a vu des bars devenir bars-concerts (…) on voit des salles qui ferment, des problèmes avec la Mairie. C’est pas grave, on est là pour se battre». Jamo appuie les propos du chanteur : « Paris c’est bien mais là-bas ils ont 3 ans de retard » et glisse une référence au rappeur toulousain « C’est quoi qu’il dit Dadoo ? Le Sud le fait mieux ! ».


Texte par Noémie (ITMM)
Photo-portrait par Pierre (ITMM)
Photos concert par Thomas Biarneix (Opus)

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