Les lecteurs d’ITMM, même les moins assidus, connaissent notre propension à nous épancher sur des sujets relativement précis tels que la Musique, le Cinéma et les Arts de manière générale (sans compter certains écarts réalisés quand l’actu le demande). C’est pourquoi notre équipe s’est trouvée fortement intriguée lorsque lui a été proposé de rencontrer Marie Savage, graphiste de formation et à l’origine du lancement d’une « revue érotique artistique explorant la fluidité des genres et des sexualités à travers le prisme d’une sélection de 40 artistes ». Le concept est novateur, donne envie d’en savoir plus et de s’ouvrir à de nouveaux horizons. Sujets à quelques interrogations que l’on trouvera légitimes ou non en fonction de ses expériences personnelles, c’est à deux que l’on part à la rencontre de Marie. Car la meilleure façon d’obtenir des réponses c’est encore de directement lui poser les questions. 

Rendez-vous est donné en plein coeur de Toulouse, un samedi en début d’après-midi (début d’après-midi que l’on pourrait considérer comme étant le petit matin pour vos deux serviteurs). C’est dans un café, au bord de la Garonne, que se tiendra l’entretien. Un entretien pour le moins passionnant car sortant totalement des sentiers battus inhérents à notre zone de confort de rédacteurs web publiant principalement sur une culture restant somme toute mainstream.

« Pourquoi est-on attirés par certaines choses et pas d’autres ? Selon elle on a tous une idée de ce qu’est l’érotisme et cette dernière n’est liée à rien au final. »

Marie est en pleine promotion de son projet, de son bébé même, à savoir Berlingot. Il faut remonter dans le temps d’environ deux ans pour trouver l’origine concrète de l’idée de cette revue. Au départ il y a cette fascination pour les corps, le fait de dessiner, depuis très longtemps et de façon machinale, des corps féminins parés de poitrines presque disproportionnées selon ses propres dires. Le fait de se demander pourquoi c’est de cette manière que son inconscient envisage le corps féminin l’amènera à développer tout un tas d’autres questions quant à l’idée que l’on se fait de l’autre, de soi, de sa propre sexualité et de celles qui peuvent intriguer. Pourquoi est-on attirés par certaines choses et pas par d’autres ? Selon elle on a tous une idée de ce qu’est l’érotisme et cette dernière n’est liée à rien au final. Le mot « érotisme » lui-même est totalement galvaudé et c’est aussi pour lui donner un autre sens que la revue Berlingot a vu le jour. C’est avec une amie, il y a deux ans donc, que l’idée de monter une exposition ayant pour thème le plaisir féminin voit le jour. A cette époque elles s’associent à douze artistes et partent à la recherche d’un endroit susceptible de les accueillir à Toulouse. Cet endroit elles ne le trouveront jamais, ou du moins pas encore. Les deux amies vaquent chacune à leurs occupations mais cette idée a allumé une étincelle chez Marie.

Cette étincelle viendra d’un constat personnel, encore un, voire même d’une révélation selon ses propres mots. Elle ne se sent pas du tout intéressée par le plaisir exclusivement féminin à bien y réfléchir. C’est d’autres horizons, plus larges, forcément moins segmentant qu’elle veut aborder. Le nom Berlingot avait été trouvé avec sa pote au départ et il restera. Un tout nouveau projet est en route.

« Du coup j’ai décidé de faire un fanzine, un truc un peu rock’n’roll à deux balles et de rechercher des artistes pour y participer« . C’est ce que Marie pense faire mais après des retours extrêmement positifs et émanant d’artistes qu’elle admire elle doit se l’avouer, son projet se devra d’être qualitatif. Au départ ils sont une grosse dizaine à avoir été contacté via internet et à donner suite à ce contact. C’est elle qui va chercher les artistes, qui les contacte et qui se retrouve finalement avec quarante personnes, devant annuler l’idée du fanzine « cheap » si elle veut réellement mettre en lumière le travail de tous, leur rendre la confiance accordée en quelque sorte. En tant que « graphiste frustrée par des demandes de personnes qui n’ont pas les moyens pour réaliser des impressions esthétiquement abouties« , c’est avec un immense plaisir qu’elle se lance dans la réalisation d’un objet qu’elle veut beau, mettant en valeur des idées comme des artistes.

D’un projet qui se voulait limite amateur on passe donc à une véritable revue de 108 pages regroupant 40 artistes et un projet pour lequel Marie donne tout, tous les jours, depuis maintenant plus de six mois. L’ampleur de travail est conséquente mais faite avec passion, toujours. Ce qui la maintient en forme et toujours aussi motivée c’est également le fait de ne pas le faire que pour elle. Les artistes pour lesquels elle se donne du mal venant d’horizons variés y compris géographiquement, Berlingot sera bilingue, tiré à 500 exemplaires et un numéro verra le jour une fois par an. Ce projet plutôt personnel au départ se trouve maintenant porté par tous les artistes qui l’entourent. Cependant, s’il y a bien une chose que l’on a pas encore abordé dans le détail hormis la genèse du concept c’est bien le concept en lui-même, intriguant, mystérieux et visiblement assez inédit, tant dans son fond que dans sa forme.

« On peut se sentir juste femme, juste homme, juste hétéro et se retrouver dans la revue. L’intérêt c’est de pouvoir s’intéresser, s’interroger sur quelque chose, un sujet qui peut ne pas nous concerner directement. Je veux pas qu’on se mette dans des cases. »

Selon Marie il y a toujours deux réactions possibles chez les gens lorsqu’on leur parle de corps, de cul(s). La première serait quelque chose comme « Ah ouais, trop cool » mais avec un aspect plutôt beauf pour le coup ou alors « oula, non, bah, c’est dégoûtant ». Ce que notre rencontre du jour recherche c’est l’entre deux, comme dans tout. « Qu’est ce qu’il se passe au milieu ? » semble interroger Marie. Berlingot c’est un concentré érotique, fluide. L’objectif est de toucher tout le monde, les gens lambda pour qui une approche davantage pornographique aurait pu être anxiogène. Le but c’est d’amener les gens à se poser des questions, d’aborder un côté social et politique obligatoire également.

« T’es hétéro ? T’es gay ? T’es un homme ? T’es une femme ?« . Ces questionnements peuvent paraître simples, simplistes même mais c’est ce qui se passe entre ces couches ô combien normées qui intéresse Marie.

« Le mot « fluide » c’est ça : Il y a dix rubriques et une seule qui parle du genre. On peut se sentir juste femme, juste homme, juste hétéro et se retrouver dans la revue. L’intérêt c’est de pouvoir s’intéresser, s’interroger sur quelque chose, un sujet qui peut ne pas nous concerner directement. Je veux pas qu’on se mette dans des cases. Tout part d’un constat qui est que les gens ont tendance à dire « moi je suis ça ». Plus les gens disent ça et plus je veux aller gratter, les faire chier« .

Marie nous avoue sans détour que le premier numéro sera fort logiquement « très proche de [sa] sensibilité« . Il comportera dix rubriques qui seront autant de portes d’entrée et comprendra des photos, des illustrations, des objets, des écrits… Elle estime que « sur l’ensemble, même si des trucs te foutent mal, il est tout aussi intéressant de comprendre pourquoi« .

La revue Berlingot a donc cette visée qui consiste à permettre aux gens de voir au-delà de ce à quoi ils sont habitués. D’après Marie « on est toujours dans un truc mental, à se dire « c’est pas mon délire » mais ce qu’il faut se dire c’est : pourquoi j’ai jamais essayé ça en fait? ». C’est ce créneau précis qui m’intéresse. Il y a un besoin réel de ne pas se ranger dans des boîtes. C’est très bien qu’il y ait des communautés (lesbiennes, trans…) mais il faut aussi quelque chose qui explore tout ça, qui rassemble tout le monde. L’idée n’est pas et n’a jamais été de donner des réponses (que personne n’a). L’idée c’est d’amener l’autre à se poser des questions. Comme dans une ruche, pleine d’alvéoles, on est tous dans l’une d’entre elles et ce qui m’intéresse c’est la matière, la cire entre ces alvéoles« .

« Le coeur même du projet c’est de se demander pourquoi on pense certaines choses avec une idée fixe en tête. »

Marie, elle, a souvent été qualifiée de garçon manqué lorsqu’elle était plus jeune. Plutôt que de se lamenter, ce qu’elle a fait c’est qu’elle s’est demandée ce qu’elle pouvait faire de ce constat que les autres faisaient pour elle. Développer une forme de rejet? Non, ce qu’elle a choisi c’est d’explorer, partant toujours du principe que de toute façon personne n’est qu’une seule chose. Le coeur même du projet c’est de se demander pourquoi on pense certaines choses avec une idée fixe en tête. Comme le fait de dessiner ces corps féminins aux fortes poitrines. Selon ses propres mots on est imbibés d’images codifiées et normées sur le corps humain ce qui fait que quand elle revoit ses dessins elle s’auto-énerve.

« Ce que je dessine correspond à ce que je ressens mais avec cette espèce de culture iconographique conditionnée« .

Berlingot, elle l’envisage comme une playlist. Elle souhaite qu’il soit appréhendé comme une compilation musicale dans le sens où il aura cette ambition d’amener les gens où l’on veut les amener, sans les brusquer, progressivement. La revue comportera d’ailleurs une sélection en fin de numéro, proposant divers films, chansons etc en lien avec la lecture qui viendrait d’être faite.

Pour le deuxième exemplaire c’est pas moins de mille numéros qu’il est prévu de tirer. La première revue servira doublement car elle sera la carte de visite de la suivante tout en la finançant, si tout se passe comme prévu.

Si le deuxième numéro comportera de la sculpture et vraisemblablement de la sociologie ainsi que de la philosophie, il demeure essentiel pour Marie que l’ensemble reste un projet artistique.

« Je viens de finir le premier et j’ai déjà trente-cinq artistes pour le prochain. Il y a tellement de choses à dire, à faire. Tant de personnes produisent mais ne sortent rien. Je suis moi-même graphiste depuis dix ans et il est très difficile de se vendre soi-même. Pour ma première expo j’étais cachée derrière le bar, en boule. Pour cette expérience, ce projet, je vends le travail de gens que j’admire et c’est beaucoup plus facile« .

« Tu rentres chez toi, tu lis, tu te poses des questions, tu prends du plaisir…Mais c’est cool si tu vas mettre à l’épreuve, physiquement, ce qu’il s’est passé en toi.« 

Si Berlingot est avant tout un projet papier, Marie veut que l’expérience aille plus loin, que l’objet lui-même soit une rampe de lancement vers de nombreuses autres choses, notamment vers une expérience plus physique, plus concrète.

« Tu rentres chez toi, tu lis, tu te poses des questions, tu prends du plaisir… Mais c’est cool si tu vas mettre à l’épreuve, physiquement, ce qu’il s’est passé en toi. A Toulouse il y a les conférences du Cri de la Chatte, le Cabinet des Curiosités Féminines…Les gens ont besoin d’endroits où parler de ça. Parler c’est la première étape mais après je voudrais qu’il se passe quelque chose au niveau du corps. L’idée, à terme, c’est pas d’organiser des parties sexuelles mais plutôt, par exemple, des ateliers danse où tu explores, où tu comprends à partir de quel moment ça devient érotique. Avec qui, quand… Cela nécessite un cadre bienveillant, propice à l’exploration et ça ça n’existe pas à Toulouse. L’idée à terme, avec Berlingot, serait de mettre tout ça en place, des ateliers d’érotisation du corps« .

C’est tout le mal que l’on souhaite à Marie et, de manière plus générale, à Berlingot dont la sortie du premier numéro est prévue pour le 3 Juin.

En attendant vous pouvez avoir votre rôle à jouer dans ce projet qui, même si on ne le réalise pas forcément, nous concerne tous en allant jeter un oeil sur cette page.

Interview et rédaction: Arnaud

Photo: PNC Photogrpahie

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