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Otisabi est un philosophe de l’amour, un explorateur du coeur, un homme comme nous tous en sommes, mon alter ego et le vôtre. Le désir est son terrain de jeux, les femmes ses muses et la ville une immense cours de récréation. Pourtant, si il nous ressemble à tous, dans sa quête de la femme absolue, de la petite culotte parfaite, de l’histoire enivrante, délicieuse et excitante, il a ce quelque chose de touchant et précieux que nous risquons tous de perdre à chaque aventure.  Otisabi, malgré ses nombreuses conquêtes garde son âme d’enfant, celle d’un pirate sur un bateau en carton, d’un Luke Skywalker avec un sabre laser en bois, émerveillé par sa rencontre avec un ewok à quatre pattes. Cette curiosité des premiers instants nous entraine à Istanbul explorer les relations amoureuses et au-delà toute une société à travers le prisme de la liberté.

 

  A mon arrivée en Turquie, j’étais loin d’imaginer que j’allais rencontrer mon alter ego oriental. Otisabi entretient un amour immodéré pour les femmes, le long du Bosphore au volant de sa vieille Jaguar, il parcourt Istanbul habillé de son imper marron à la recherche d’histoires sentimentales, de rencontres impromptues et de jolies filles. Pourtant, Otisabi n’est pas un dragueur égocentré ou si peu, c’est un charmeur d’une grande naïveté, les femmes l’impressionnent et le déstabilisent. Il est sur la brèche, un écorché du coeur et elles l’aident à explorer le monde qui l’entoure. Otisabi ne pourrait pas vivre sans elles, elles qui sont si belles, si intelligentes, si courageuses et sensibles.

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 Même si je n’ai qu’une vieille 206 et  qu’un imper marron me transforme instantanément en vieux pervers narcissique de vingt cinq ans, j’entretiens une vraie admiration pour cet homme qui me ressemble. Dans le taxi qui m’emporte vers Beyoglu dans le centre d’Istanbul, tout en comptant les incalculables bateaux qui attendent leur entrée dans le Bosphore, je m’approprie la conviction que le vrai héros des aventures d’Otisabi ce n’est pas lui mais la jeunesse turque et en particulier ses jeunes femmes.

  Istiklal, la plus grande rue piétonne du monde, enfin je le crois. La densité des passants est telle qu’on a l’impression que la foule frétille sur place sur deux kilomètres. De part et d’autre, des rues filent vers d’autres directions. Vers les quartiers conservateurs de Tophane, les brocanteurs de Cihangir, les rues animées de Tunnel et Nevizade la rue des restaurants et des bars juchés sur les toits de la ville. Ici, une jeunesse éclatante se réunit tous les soirs pour danser, boire, fêter ses vingt ans, se rencontrer et se séduire. Dans les années soixante, ces rues accueillaient des clubs malfamés, des bars à raki, des cinémas érotiques et on venait y brûler sa vie par les deux bouts.

Untitled-2  Non loin de là, j’ai rendez-vous avec Otisabi ou plutôt son papa, Yilmaz Aslantürk, au journal Uykusus qui signifie littéralement sans sommeil à cause des interminables nuits de bouclages et de la folie qui s’empare des dessinateurs lors de ces longues veilles. Le journal de caricatures satiriques est un des plus lus de tout le pays avec Penguen. Il joue un grand rôle politique dans la vie des jeunes turcs et publie régulièrement des caricatures du Premier ministre Recep Thip Erdogan dont la tolérance aux critiques est aussi fine qu’une feuille de papier à rouler.

  Quel choc, Otisabi se tient devant moi avec quelques cheveux blancs en plus, le même imper et un sourire bienveillant accroché à ses lèvres. Yilmaz Aslantürk a connu cette époque sulfureuse des quartiers chauds de Taksim, des danseuses orientales et du raki que jetaient les chanteuses après leur prestation à la manière de Müzeyyen Senar. Des femmes, il en a connu et aimé des centaines, toujours avec bienveillance et humilité. De ses histoires, il en a tiré les aventures d’Otisabi, son alter ego. Nous serions deux à le partager? Passionné par le trait d’Hergé, le créateur de Tintin et fondateur du mouvement de la ligne claire, il impose son style parmi des publications caricaturales. Pourtant, pour l’auteur, Otisabi est un activiste de la vie, il lutte en permanence, s’interroge constamment sur ce qui l’entoure et les réactions des gens qu’il rencontre. Il est capable de philosopher pendant l’amour, de suivre une fille jusqu’au bout de la ville pour une phrase ou un détail dans le regard. Parfois, il est beau et charmant et de temps en temps stupide, mais ne passons-nous pas souvent de l’ombre à la lumière et vice-versa? Ce charmeur est l’anti-héro de l’antichambre dont les véritables héroïnes des strips d’une page sont les femmes, leur beauté et leur mystères. L’auteur s’inspire de son vécu et surtout des histoires glanées à gauche et à droite, dans les parcs de la ville près des fourrés et sur les sites internets. Vivier inépuisable et permissif, les sites de rencontre sur lesquels il détient souvent deux comptes fictifs, l’un en tant qu’homme et l’autre en tant que femme, lui permettent de se tenir au courant des problématiques et des espérances de la jeunesse actuelle.

 435511 Otisabi s’interroge sur la vie, les relations et le sexe, comme tous les jeunes du monde, sauf que tous les jeunes du monde ne vivent pas dans une société aussi complexe que la société turque. Tiraillée entre un État islamo-conservateur dirigé par un Premier ministre à tendance despotique et un parti laïc désuet, le fossé se creuse souvent entre ces vieilles élites et la jeunesse. Yaslan Yilmaztürk, considère sa création comme un appel à la liberté et à l’ouverture d’esprit.  Il m’avoue regretter que certaines histoires soient mal interprêtées et se surprend parfois à se censurer. Non pas qu’il ait peur des procès, Uykusuz y est abonné, mais c’est la réaction de l’opinion publique qui l’effraie un peu. L’entretien s’est déroulé un an avant la révolte du parc Gezi qui a vu s’élever contre le projet de construction d’un immense complexe commercial, toute une jeunesse saturée par les projets urbains fous de l’AKP (le parti au pouvoir). Au-delà du parc, c’est un véritable réveil qui s’est opéré chez ces jeunes qui jusque-là avaient du mal à s’intéresser à la politique. Une troisième voie s’est levée qui n’est pas celle des laïcs, ni celle des conservateurs mais celle d’une jeunesse liberée, tolérante et pleine d’humour. Durant les manifestations, on a vu différentes communautés main dans la main et jamais l’humour via les réseaux sociaux n’avait constitué une arme politique aussi puissante. Otisabi ressentait-il, lui aussi que le climat social de l’époque appelait à une réaction? Avait-il lui aussi envie de faire de se faire entendre? Je pense, tout comme son auteur, que oui, il serait allé sur les barricades défendre cette nouvelle opinion qui se dressait contre les anciennes. D’ailleurs, vous savez quoi? Il y est allé sur la place Taksim et je ne crois pas vous étonner si je vous dis qu’il y a rencontré une belle activiste. (voir l’illustration en haut à gauche)

  Je quitte Istanbul aujourd’hui, je ne sais pas encore que mes amis qui me font part de leurs doutes, se révolteront. Je ne sais pas encore qu’ils affronteront les canons à eau et la hargne d’une répression policière démesurée. Je ne sais pas encore qu’ils pleureront, s’effondreront, qu’ils se battront avec espoir et détermination jusqu’à repeindre les escaliers de Cihangir aux couleurs de l’arc-en-ciel et marquer  de leur empruntes l’histoire de leur pays. Si j’aime Otisabi, c’est qu’il représente l’ouverture et la tolérance. J’aime sa curiosité à ouvrir les frontières sans vouloir tout mettre dans des cases. Je continuerai à lire ses histoires avec bonheur en pensant qu’il représente un petit repère dans un monde parfois bien plus grand que nous.

Pour vous, lecteurs d’ITMM, voici une planche exclusive des aventures d’Otisabi que j’ai traduite avec l’autorisation de son auteur. La planche n’est pas colorisée mais elle rend bien l’aspect philosophe d’Otisabi qui ne rate jamais un strip pour nous faire part d’une de ses pensées quand ce n’est pas l’auteur lui-même qui partage une anecdote de sa jeunesse sur les interros des profs.

Antonin Weber

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