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Odezenne nous aura fait « suer du cul » lors de leur concert au Ninkasi de Gerland à Lyon, juste avant de prendre leur envol en van quatre roues motrices pour Bordeaux où ils organisaient une grande soirée au Rocher de Palmer avec notamment comme invité le rappeur Grems. L’occasion pour eux de faire exploser la baraque avec leur album bien nommé O.V.N.I pour Orchestre Virtuose National Incompétent ainsi que d’exposer leurs collaborations avec des artistes comme le photographe  Sébastien Cottereau et le graphiste Edouard Nardon du collectif avant gardiste Cuhllection. Odezenne une tornade créative transportée par trois compagnons : Alix, Jaco et Merlin, qui ne mâchent pas leur flow.

« C’est pas du rap c’est du rock and Roll » pourrait lancer le chanteur de Java et si Odezenne s’offrait le luxe d’échapper à toute définition tel un chaos musical constant, instable et totalement jouissif ? Mattia Lucchini – dit Merlin – nous ouvre les portes d’un laboratoire musical dans lequel  la maîtrise des électrons libres entraîne irrémédiablement la fusion. Un conseil : visionnage de leurs clips obligatoire avant lecture de l’interview ! 

InTheMorningMag: Vous venez de jouer au Ninkazi Stade de Gerland à Lyon, puis de nuit vous avez fait Lyon Bordeaux pour rejoindre une soirée importante pour vous puisque vous l’organisiez au Rocher de Palma avec le rappeur Grems mais aussi l’exposition dans laquelle vous vous mettez en scène « Va te faire foutre toi et ton rap » composée du travail d’Edouard Nardon et de Sebastein Cottereau. Comment s’est passée la soirée?O2ZEN---Priska72dpi (1)

Mattia Lucchini : Le concert à Lyon était assez fou avec une très bonne ambiance : plus intimiste par rapport au concert de Bordeaux qui se déroulait dans une grande salle avec des invités et une exposition. Nous étions super content, tout s’est bien passé il y avait plus de deux cent personnes, c’était une grande fête, une vraie communion.

ITMM : Vous êtes un groupe qui fonctionne beaucoup par le bouche-à-oreille et les réseaux sociaux. Quel rapport  cela implique-t-il avec votre public ?

ML : Ça a un côté perturbant de réaliser que nous avons notre public qui n’est plus là dans une démarche de découverte mais qui attend de voir ce que nous donnons en concert. Le bouche-à-oreille a porté ce disque OVNI qui aura bientôt trois ans et encore aujourd’hui on nous découvre et on nous apprécie. Je préfère ce principe à celui d’une publicité dans la presse qui pousse à aller voir le concert pour qu’au final rien ne se passe.

ITMM : Quel est le processus créatif au niveau de l’écriture et de l’instru ?

ML : Ils ont une écriture bien à eux. Jaco qui est un vrai poète en création permanente écrit beaucoup et retravaille tout autant ses écrits. Alix quant à lui dégueule les choses et les crache sans réfléchir. En général, c’est la bonne idée de l’un des trois qui va pousser les autres à essayer de la servir au mieux. Dans le travail, nous sommes très exigeants et durs avec nous-mêmes. Nous écoutons beaucoup nos morceaux. Un morceau qui ne dépasse pas les cinq cent écoutes ne passera pas dans l’album. Les morceaux qui sont sur OVNI, je les apprécie encore après, ce qui n’est pas évident !

ITMM : Comment ça se passe sur scène, vous pourriez vous lasser de jouer tout le temps les même morceaux, pourtant vous avez déployé une énergie folle au Ninkasi ?

ML : Nous, nous donnons tout et tout le temps. Si nous faisons huit cent bornes dans le froid sur le verglas, ce n’est pas pour un demi-concert. Alors quand le public nous porte c’est « Oualou » ! Pour certains groupes que nous avons croisé c’est plus dur, ils donnent l’impression d’aller au boulot. Sur scène les versions changent toujours un petit peu, on ne réinvente pas tout mais on place nos trouvailles et nous kiffons jouer nos morceaux. Pour l’instant, nous réglons le côté répétitif à la bière et au whisky mais peut être qu’un jour nos créations seront tellement sublimes qu’elles nous traverseront d’émotion même au bout de deux cent concerts.

ITMM : Votre univers est teinté d’une ambiance assez nocturne, et vous abordez des sujets comme la société de consommation, l’industrie du spectacle dans un flow lancinant. Quel est votre sujet de prédilection ?

ML : Les femmes! Quelqu’un nous a dit un jour que nous cherchions Dieu à travers les femmes. Peut être que c’est Dieu mais je ne peux vraiment pas en témoigner…(rire) Au final je ne crois pas qu’il y ai un sujet de prédilection, juste des envies qui naissent ; quant à notre flow, c’est un peu le non flow qui laisse filer des trucs avec un côté désabusé. A chacun de prendre le texte comme il le veut, ce sont des chansons ouvertes, c’est ce qui me plait. Sauf peut-être pour un morceau comme Gomez.odezenne7

ITMM : D’ailleurs une des paroles du morceau donne : « On est de pygmalions, des rappeurs sans millions ». On rappelle que pygmalion était un sculpteur amoureux de sa création. Est ce que ça veut dire que vous êtes amoureux de vos chansons ou alors que vous êtes amoureux de la qualité ?

ML : Quand nous avons sorti OVNI, nous nous sommes demandés qui allait l’écouter ? Nous avions du mal à nous dire que des personnes qui n’avaient pas suivi le processus créatif allaient l’aimer. Nous étions terrorisés quand les premiers disques sont partis. Pourtant, surprise, malgré un album accouché dans la douleur, à deux doigts d’être indigeste avec beaucoup de texte, de musique ; l’équilibre s’est formé et le public a accroché.

ITMM :  Vous ne vous présentez pas comme un groupe de rap. Sur votre site on peut lire « nous chions sur vos étiquettes » pourtant, les inrocks vous qualifie de « renouveau du rap français »…est ce que tu peux éclairer notre lanterne ? Qui êtes vous Odezenne ?

ML : Nous n’aimons pas les étiquettes, nous sommes avant tout pluriels. Quant au renouveau du rap, je ne sais pas ce que c’est. Je ne suis pas bien placé pour le dire, je ne sais même pas si le journaliste l’est. Il a dû se dire qu’il aimait notre rap et donc voilà le renouveau du rap alors que 1995 le représente plus pour nous. Dans ma musique je me sers autant des classiques de Disney que de ma culture rock, electro, classique et jazzy. Hirondelle c’est un super morceau de rap mais Meredith est une chanson parlée. Odezenne c’est ce qui essaye d’être quelque chose qui nous plait et au final, nous essayons plus de se sauver du rap que de sauver le rap.

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ITMM : Vous êtes complètement indépendants, quelles prises de liberté et contrainte cela implique ?

ML : On a notre label, Universeul, qui sortira surement des groupes dans un futur proche mais qui pour l’instant sert à faire fonctionner la machine Odezenne. Nous réinvestissons tout pour faire de beaux clips, de belles soirées et de beaux vinyles. Avec une maison de disque nous n’aurions pas pu sortir une première pochette d’album soignée avec des dorures et nous n’aurions surement pas réalisé sept clips de bonne qualité. Etre indépendant nous permet d’entretenir un lien complètement direct avec le public puisque nous gérons tout de A à Z : nos morceaux, le site, la diffusion, l’expédition, la vidéo, le graphisme etc… Avec ce fonctionnement, on devient très proche des gens avec qui on travail, ce sont devenu des amis. Le réalisateur Oketume que nous avons rencontré sur Tu pues du cul nous invite à son mariage et nous sommes déjà en train de réfléchir au prochain clip pour un morceau inédit.

ITMM : Ha, je sens qu’il va falloir que tu nous parle de ce morceau inédit et s’il y en a un ça veut dire que nous devons nous attendre à un nouvel album dans pas longtemps ?

ML : Je ne sais pas si je peux vous en parler… je n’en dirais pas plus mais je crois que c’est un hymne d’amour qui devrait arriver avec les beaux jours. Pour le troisième album, nous allons y travailler dans le courant février-mars.

ITMM : Vous semblez perfectionnistes, comment s’est passée la création des deux premiers albums ?

ML : Le premier album Sans Chantilly est arrivé naturellement, pour le deuxième nous avons eu plus de mal. Nous avons travaillé deux cent jours en studio sur des ébauches que nous aurions pu laisser tel quel alors que nous étions partis pour trois mois. Nous nous sentons bien quand nous prenons du temps pour toujours chercher à améliorer notre musique même si elle nous prend toute notre énergie et même si au bout de la millième écoute tu en as marre. Je comprends Thom York qui ne réécoute pas un album une fois fini. Tu réécoutes une fois le résultat et puis il appartient aux gens.


O2ZEN---Al72dpi ITMM:
Le premier album la découverte, le deuxième un accouchement dans la douleur, comment appréhendes tu ce troisième album ? Avez-vous déjà des idées concrètes?

ML: Pour le troisième album, certain pensent qu’il sera plus facile mais j’en doute par ce que pour moi rien n’est simple. Ce sera peut-être au sixième disque que je pourrais me reposer sur les lauriers d’Odezenne. Je préfère repousser mes limites. Si je proposais à Alix et à Jaco la même musique qu’OVNI avec des samples super chargés, ils me demanderaient si je me fous de leur gueule par ce que ça ne les motivera pas à créer. Il faut se renouveler pour se donner envie de retravailler sur un disque. Pour cet album, nous voulons être moins dans l’expérimentation et plus dans le concret avec un son moins jazzy et des chansons qui se rapprocheront de Taxi, Meredith ou encore Vaudou c’est-à-dire des morceaux avec une entité à part entière. Pour ça, on essaye beaucoup de matériel, de traitement de son différents.. Il faut qu’il y ait un vrai cheminement qui se forme.

ITMM: Vous voilà repartis pour un an de travail au final ?

ML : Peut-être, puisque nous sommes entrés dans une dynamique de groupe qui se développe et qui commence à monter. Nous sommes attendus au tournant avec cette fois-ci des contraintes de temps par rapport à un développement, plus de matériel et de textes et des dates de tournée prévues pour le prochain album… c’est quelque chose qui me fait un peu flipper même si je continue à faire de la musique pour moi. Malgré la pression, si l’album n’est pas prêt dans trois mois nous ne le sortirons pas.

O2ZEN---Jacko72dpiITMM : Vous fonctionnez beaucoup sur l’indécision ce qui semble vous ouvrir à tous les univers possibles et vous mettre en situation de mise en danger permanente ?

ML : C’est le but, c’est le mode de vie d’un groupe de maintenir le doute et laisser l’album ouvert à toutes les fantaisies même si elles sont très travaillées. Depuis tout petit on me dit que la musique n’est jamais parfaite, qu’il faut du travail. Mon père était peut être quelqu’un d’un peu dur dans la musique mais je le remercie parce que le jour où je me dirais « regarde je fais ça et ça marche là-dessus » j’espère que j’arrête. Le doute nous fait progresser et combien de fois une erreur ne m’a-t-elle pas guidée ? Jacque Brel bossait comme un malade pour un texte et passait énormément de temps à travailler. Une bonne idée vaut la peine d’être défendue. Quand quelqu’un a mis du temps pour pondre un texte, il faut qu’en musique tu sois à fond pour que ça puisse marcher du mieux possible, par ce que c’est très facile pour moi de pourrir un de leur texte, comme ça l’est pour eux pour un de mes morceaux. Ce qui fait que ça fonctionne c’est le travail. Au final, nous essayons de prendre la musique au sérieux sauf quand on est sur scène par ce qu’il y a des morceaux pas très sérieux et ça nous permet de prendre du recul sur nos créations. Par contre pour la musique du clip Maux Doux ça m’a pris trois mois de travail, trois mois durant lesquels j’étais sérieux…

ITMM : Tous comme vos albums, l’univers de vos clips est très travaillé, ce sont presque des courts métrages comme pour Maux doux et Saxophone comment travaillez-vous dessus ?

A part Maux Doux qui a été coécrit, nous participons toujours à nos cilps, que ce soit pour les décors, les lieux, les équipes de tournage etc… Nous faisons confiance aux gens qui sont venus vers nous ou que nous avons été chercher comme Oketume (Maux Doux, Saxophone) ou Vladimir Mavounia Kouka (Dedans). Ce sont des gens qui sont hyper-doués avec qui nous nous sommes compris comme nous pourrions-nous comprendre entre potes. Pour l’aspect court métrage, c’est la volonté de se faire plaisir ! J’ai l’impression de faire du cinéma avec le sound design que j’ai fait dessus. Ce sont des expériences, comme dormir dans la maison de ma mère avec toute l’équipe. Alix a fait toute la production, il a trouvé le supermarché, la chèvre, les acteurs etc… Nous nous sommes replongés dans cet univers eighteen que nous avons connu quand nous étions gosses… c’était sympa !

ITMM: Odezenne ou comment se tuer à la tâche pour créer de la bonne musique… Mais dans un registre plus léger, pour ma dernière question : si Odezenne devait être chanté de façon classique à la Alain Souchon ou Voulzy, ça le ferait ?

ML : (Rire) J’en sais rien…pour l’instant ce qui me plait c’est d’essayer de faire chanter ce que Jacob et Alix veulent exprimer. J’essaye de coller le maximum de mélodie parce qu’ils n’en collent pas. C’est un autre exercice pour moi qui fait aussi des morceaux avec des gens qui chantent.

Questions ITMM:

Pour la fin du monde, quel artiste aurais-tu sauvé ?

Si je devais en sauver un il serait déjà mort, si je devais en sauver deux ce serait Alix et Jaco comme ça au moins je ne me sentirais pas seul.

Un disque ?

Surement pas OVNI, je prendrais un bon disque de la 9eme de Beethoven. Un qui me donne à bouffer pendant longtemps. Ma copine me fait découvrir, elle m’éduque un peu, c’est vraiment de l’oreille Betov, c’est de la musique savante. Les compositeurs bossaient vachement et encore aujourd’hui ils sont ultra modernes  Je ne voudrais pas le faire par ce que ça touche à des émotions passées et à des sonorités passées et de toute façon je n’aurais pas les compétences ou la science pour mais c’est quand même une musique qui me fait me dire : regarde ce qui c’est fait et avance. Pareil pour John Coltrane et des grands noms, ce sont des gens qui ont fait avancer la musique.

Un livre ?

Sur la route de Kerouac.

Découverte musicale du moment ?

Death grips, il a sorti son disque en téléchargement gratuit alors qu’il n’avait pas le droit. Comme quoi c’est pas une bonne idée d’être chez les grands.

Qu’est ce que tu fais inthemorning ?

Je me lève je vais bosser et je pense à Odezenne. C’est trois heures de bureaux et 15 heures d’Odezenne.

Propos recueillis par Antonin Weber

 


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