Blast La tête la première, lourd et dense, marque déjà de son empreinte nos doigts impressionnables, d’autant plus que les éditions Dargaud viennent de nous le remettre en main propre en vue de notre rendez-vous avec Manu Larcenet, son auteur. Nous n’osons franchir le pas entre les quelques centimètres qui nous séparent de la plénitude du café parisien et  de la tortueuse odyssée du héros Polza Manccini. Allez « la tête la première »

Plonger dans Blast ne laisse pas indemne le lecteur, le troisième tome de la série ne fait pas exception, au contraire nous retrouvons Polza dans sa fuite en avant jusqu’à l’insoutenable, jusqu’à la déraison, jusqu’à… Le troisième album, un tournant dans notre voyage aux côtés de Polza.

La remontée, la première gorgée d’air, et des centaines de questions. Ça tombe bien, Manu Larcenet tout sourire se tient pile poil devant nous, en exclusivité pour vous lecteurs d’In The Morning Mag.


In The Morning Mag :
Nous venons tout juste de ressortir de Blast et en ressortir n’est pas un faible mot. Ça remue les tripes, à tel point qu’après on s’est demandé si tu allais bien ?  Si tu étais sorti sans dommages de l’écriture du troisième tome ?

Première page du tome 3

Manu Larcenet : Non, non, aucun…comment dire ? Ce n’est pas autobiographique, ça parle de sensations que je connais ou que j’ai expérimentées mais évidemment il ne m’est pas arrivé tout ça ! Et puis, j’invente au fur et à mesure. J’ai essayé de me mettre en situation pour voir ce qu’on pouvait ressentir. Je ressors ni soulagé ni rien, c’est vraiment une série. L’histoire n’est pas finie donc je serai vraiment soulagé quand elle le sera.

 ITMM: Dans ce troisième tome justement, comparé aux deux précédents, nous ressentons qu’un rythme différent s’est installé…

 M.L : Hé bien ça me fait plaisir ! En tout cas, je dois avouer très « immodestement » que j’aime bien le dessin du troisième alors que je n’aime pas trop le dessin des deux premiers. Je trouve que l’histoire a pris un rythme dans le troisième qu’il n’y avait pas dans les deux premiers et qui me rapproche de la fin. Je suis très fier de cet album, c’est un des rares pour l’instant.

« je voulais amener Polza jusqu’au bout de ce qu’on peut faire subir à quelqu’un… »

ITMM : « La tête la première » ouvre vraiment l’histoire sur autre chose ; nous accompagnons ce personnage depuis le tome un et nous avons l’impression qu’il y a eu plusieurs tournants significatifs, dont le premier à travers le personnage de Saint Jacky qui annonce…

 M.L : L’apocalypse !

 ITMM : Dans ce troisième tome un autre tournant est annoncé ?

 M.L : Oui, il y a deux étapes, il y a l’étape Jacky et puis il y a l’étape centrale du troisième tome qui représentent vraiment les deux gros tournants. Le premier c’est l’intro, il s’en va ; le deuxième c’était pour rentrer dans la vie du dehors, c’est-à-dire montrer qu’en hiver  c’est très compliqué à moins d’être en ville. Et puis aussi montrer que quand on vit dehors la violence est omniprésente. J’ai conçu le troisième tome de telle sorte que le rythme s’accélère et puis je voulais amener Polza jusqu’au bout de ce qu’on peut faire subir à quelqu’un et voir après ce qu’il va devenir… Le quatrième album va être la résultante de ces trois tomes là. Je n’en dis pas plus pour le moment…

ITMM : Certains lecteurs ont du mal avec la violence présente dans Blast, qu’est-ce que tu leur répondrais?

M.L : Je leur dirais qu’ils se réveillent un peu, parce que franchement les informations à la télévision nous donnent à voir vingt fois pire que ce qu’il y a dans Blast.  C’est parce qu’ils sont dans leur lit et pour peu qu’ils se plongent dans le truc il y a une résonance intime qui se créé.  Avec les scènes d’horreur à la télévision aucune résonance ne se créé. On les regarde et on se les prend dans la gueule. Avec un livre on arrive à entrer dans cette résonance avec le personnage.

« Il comprend […] qu’on ne revient pas d’un voyage comme celui-là… »

ITMM : Dans La tête la première, on a l’impression d’une évolution significative pour Polza. Il échappe complètement à son but premier et  les règles qu’il fuit le rattrapent.

M.L : C’est-à-dire qu’effectivement il errait joyeusement en découvrant, là il comprend petit à petit ce qu’on sentait un peu depuis le début, c’est qu’on ne revient pas d’un voyage comme celui-là. Il se rend bien compte que s’il part comme ça en laissant tout ce n’est pas pour revenir. C’est soit pour s’établir quelque part mais visiblement c’est pas dans ses plans, soit comme il le dit c’est pour mourir un peu plus vite. Il n’a presque plus peur de rien, ni peur d’essayer de se suicider ni… Il n’est plus retenu par rien !

ITMM : Peut-on dire que Polza est un personnage qui cherche à aller au bout de ses limites  qu’importe les moyens? Il se bourre la gueule comme personne…

M.L : Il a un comportement compulsif, quand il mange, il bouffe, quand il prend de l’héroïne, il en prend tous les jours. Quand il boit, il boit en permanence et puis à l’hôpital quand il fait rien … Il fait rien à fond !  Il passe des heures à regarder le plafond. C’est quelqu’un qui a les défauts de ses qualités. Il est obsessionnel et compulsif. Il cherche la limite.

 ITMM : Dans ce tome-ci, c’est la première fois qu’on parle directement de sa folie. Pourtant, ça reste ambigu, est-ce que cette ambiguïté est un espace de liberté pour vous ?

M.L : C’est un pied monstrueux ! Pour moi il est fou, clairement. Parce que fou ça ne veut pas dire grand-chose, on va dire malade mental, et il a quelque chose qui tourne pas tout à fait rond. Enfin, il a un problème avec la vie. Après tout le monde peut l’avoir mais lui ça va tellement loin que ça ressemble quand même à une pathologie.

« la vraie folie c’est quand on ne distingue plus la réalité du fantasme »

 ITMM: Et lui-même qu’en pense-t-il?

 M.L : C’est compliqué, moi-même ça fait vingt ans que je fais de l’analyse et il y a des moments où j’étais fou mais vraiment et puis il y a d’autres moments où tu ne l’es pas. Quand tu te lèves le matin tu es fou et puis l’après-midi, non. [rire] Je peux faire un peu peur quand je dis ça… En fait, la vraie folie c’est quand on ne distingue plus la réalité du fantasme.  Et lui, il est complètement entre la réalité et le fantasme.

ITMM : Tu opposes beaucoup les institutions et nos règles sociales à la prise de liberté de Polza, il y a aussi cette opposition ville/nature, comment as-tu géré toutes ces oppositions ?

 M.L : C’est pas pensé à l’avance, il y une telle omniprésence d’une culture de la normalité, d’une valorisations de « La normalité » que l’anormalité en un seul mot devient soudain une source de méfiance. On le sent bien au discours ambiant, si tu n’es pas heureux visiblement tu as un problème. C’est pour ça que l’action se passe dans les champs ou dans la forêt.  S’il n’y a personne il n’y a pas de société. Évidement on se fait rattraper tout le temps et partout par ce côté hygiéniste, cette pensée politiquement correcte. A ce niveau là, on est dans une société qui va tout droit dans le mur.

 ITMM:  Est ce que Polza représente ton porte-parole?

M.L : C’est comme ça qu’on peut le lire mais lui ne se voit pas comme ça. Il est purement égocentré, je l’ai conçu comme ça, par moment quand il parle de l’hygiénisme, c’est moi qui parle et à d’autre moment ce n’est pas moi. C’était Godelet qui me disait, tu dis toujours « On » dans tes livres, alors que tu devrais dire « Je » et il avait raison. Polza il ne dit pas « on » il dit « je ». C’est sa recherche à lui et pas aux autres.

 ITMM : Nous voyons bien que ce personnage est très  complexe, comment l’as-tu conçu ?

 M.L : Il y a une part de mon côté ours à moi et de mon grand amour de mes contemporains. Il y a un vers de Brel que j’adore qui dit : « Et ces hommes qui sont nos frères, tellement qu’on est plus étonné que par amour ils nous lacèrent » Ça balance entre ces deux axes là et il est comme ça lui aussi.

ITMM : Pedro le Coati, Le combat ordinaire, Le retour à la terre et puis tout d’un coup Blast. 200 pages dans le registre du polar. Une grande scénarisation dans laquelle la parole est très importante, c’est un grand changement?

M.L : Je fais de la bande dessinée tous les jours depuis que j’ai douze ans. Tout ce que j’ai fait chez Les rêveurs  [maison d’édition fondée par Manu Larcenet & Nicolas Lebedel] a nourri Blast, Le retour à la terre a nourri Le combat qui lui-même a nourri Blast, je n’aurais pas pu faire cet album si je n’avais pas fait les autres avant. Le premier truc qui m’obsède, c’est  de faire l’artisan, c’est-à-dire de répéter le geste, à chaque fois que je recommence une nouvelle histoire il faut que je trouve un nouveau dessin. Là, au quatrième tome de Blast, je vais en avoir plein le cul du dessin réaliste et des noirs et blancs, je voudrais retourner à l’humour, je voudrais faire des trucs foisonnants.

« le plus beau dans Blast c’est l’improvisation entre les scènes »

 ITMM: Pour Blast nous avons l’impression que tu as pris un espace de liberté énorme ?

M.L : Oui, le plus beau dans Blast c’est l’improvisation entre les scènes clés. Parfois je joue le personnage devant ma glace et ça sort tout seul, une scène en amène une autre.

  ITMM : Cette liberté est elle aussi graphique?

M.L: Le problème du dessin de bande dessinée c’est qu’il est répétitif. Là si je le répète, si je m’intéresse à chaque dessin au lieu de m’intéresser à un strip ou à une page, tout le stress s’en va et puis après je fais mon boulot de graphiste que j’adore pour lequel j’ai une vraie formation. Construire ma page c’est pour moi l’aboutissement des deux travaux que j’aime faire, de mes deux passions, c’est-à-dire le graphisme et le dessin. Pour moi c’est une révolution puisqu’on garde cette spontanéité.

ITMM : Le fait de changer de dessin entre les séries, permet-il de rompre la monotonie?

M.L: C’est pour ça qu’on a fait Les rêveurs avec Nico [Nicolas Lebedel], si j’ai une envie qui ne rentre pas dans les standards des éditeurs classiques, je le fais tout seul tranquille chez moi.

Blast ou l’incroyable prise de liberté d’un auteur qui n’hésite pas à nous amener avec lui au fin fond de l’âme humaine à la rencontre de nos oppositions. Dans ce dernier tome l’odyssée de Polza prend une autre dimension, plus profonde et plus dangereuse aussi. Amis lecteurs prenez le temps de la réflexion, agrippez-vous à votre courage et lancez-vous… personne ne vous rattrapera, ce sera bon et grandiose.

Remerciement à Dargaud pour leur accueil et à Manu Larcenet

Propos recueillis par:

Antonin Weber & Antonin Tenac


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