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« Oh non, encore un article sur Charlie », vous entends-je déjà râler. Cela dit, loin de moi l’idée de vous blâmer, et je serais même surpris que plus de quatre lecteurs, soit le nombre de mes amis qui savent lire, aient atteint ce quarante-deuxième mot (ne compte pas imbécile, j’ai dit ça au hasard!). Déjà plus d’une semaine que ces effroyables attentats ont secoué la France, la sortant de sa grasse digestion hivernale, et tout le monde depuis n’a de cesse d’en parler. Si bien que l’on n’a même pas eu le loisir d’aller se frotter aux milliers de fanatiques sacralisant les jeans soldés, pourtant normalement si frétillants en ces débuts de mois de janvier ! Alors quoi camarade, le monde serait-il en train de changer ?

Permettez-moi malheureusement d’en douter…

Nous sommes tous Charlie

En voilà un beau slogan. Et c’est vrai que c’était beau. Voir ces millions de personnes se lever spontanément contre l’indicible barbarie. Celle-là même qui a voulu faire plier la démocratie en assassinant symboliquement ce qu’elle a de plus précieux et de plus fondamental : le droit à la liberté d’expression.

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Nous sommes tous Charlie – Par Anna Burg inspirée d’une idée de Gaël

N’avez-vous pas vous-mêmes vibré au milieu de ces foules meurtries et passionnées ? J’y étais, et je dois bien avouer que malgré ma tendance agoraphobe impliquant quelques désagréables palpitations, j’ai senti au fond de moi cette sensation indescriptible… vous savez cette petite vibration, infime d’abord, qui part du ventre et se bloquant dans la gorge, s’amplifie jusqu’à faire briller vos yeux. Cette fameuse corde sensible pincée pour certains par les pleurs de Georges du Huitième jour ou ceux de John Caffé, par un but de Zlatan ou grâce à la montée d’un Gesaffelstein inspiré, ou encore par le regard profond et silencieux d’un clochard qui ne tend plus la main, désabusé… Vous la voyez, ça y est ? Cette sensation, souvent triste mais toujours belle, qui nous remplit d’humanité. Et bien j’ai ressenti cette vibration dimanche dernier, avec ceci de particulier qu’à l’image d’une lame de fond, à l’ensemble de la foule elle s’est propagée, nous donnant simultanément l’impression d’une fraternité partagée. Oui, c’était beau. Beau d’humanité. De la même manière n’avez-vous pas vibré devant votre télé ? Devant ces images de tolérance et de solidarité, où toutes les religions pleuraient et s’embrassaient, où (presque) toutes les discordes politiques dans la communion semblaient s’être arrêtées ? N’avez-vous pas vibré devant le soutien des artistes et citoyens qui affluait du monde entier, ou devant les images d’une Bastille assiégée de tristesse, de joie et de ferveur où l’on a crié sans cesse le désir de liberté ? Je l’avoue sans honte, voyant tout cela, sur mon canapé aussi j’ai vibré. Emu de voir ces différentes humanités qui, unies dans la douleur, n’en devenaient qu’une avec pour seul objectif une vie de paix et de liberté. Il n’y a pas à chier, c’était beau. Beau comme un poème naïf, comme le discours d’une miss. Presqu’aussi beau qu’un stade de foot où tous les supporters siffleraient la même équipe.

Un Charlie, des charlots

Mais après ? Que va-t-il advenir de tout cela ? Que va-t-il rester de cet élan de tolérance et de solidarité maintenant que l’émotion est passée ? Force est de constater que ce mouvement de foule, si beau fut-il, n’aura été que la réponse émotionnelle collective à la hauteur du traumatisme subi. Or après l’émotion, place à la raison. Et le problème avec la raison, c’est que les gens n’en manquent pas pour justifier tout ce en quoi ils croient. Comme le dit si bien le dadaïste Tzara : « Si chacun dit le contraire, c’est (justement) parce qu’il a raison. » Nous voyons maintenant que les Charlie qui semblaient parler d’une seule voix sont en fait une multitude, et qui peinent à pouvoir s’accorder. Quoi de plus parlant pour vous convaincre de cela que l’exemple de notre chère  classe politique : seulement quelques jours après les diverses démonstrations d’union nationale auxquelles nous avons eu droit, les revoilà fidèles à eux-mêmes, récupérant ces évènements pour faire monter leurs mayonnaises personnelles, et s’entre-déchirant dans l’unique but des intérêts de parti. L’idée n’est pas ici de décrypter l’ensemble de ces manœuvres politiciennes, mais simplement de montrer à quel point cette fameuse union, si nécessaire fut-elle, n’était qu’illusoire. Je ne peux néanmoins m’empêcher de citer le vieux borgne qui a déclaré se sentir « Charlie Martel », ou encore le petit teigneux qui, après s’être frayé un chemin jusqu’à la première ligne du cortège, s’est empressé de relancer dans les pas du vil gâteux le débat sur l’immigration ; alors que l’on nous tanne, à raison, de ne pas sombrer dans les affres de l’amalgame… Ces deux exemples sont d’autant plus abjects que l’on est en droit de se demander dans quelle mesure ces discours ne sont pas une des causes de la montée des intégrismes actuelle, en ce qu’ils marginalisent des pans entiers de la population française, leur ouvrant ainsi le choix identitaire du repli communautaire.

Un Charlie, des Charlots

Un Charlie, des charlots – par Anna Burg inspirée d’une idée de Gaël

Mais, allez-vous me dire, ce sont des politiciens et il ne pouvait en être autrement. C’est la réaction populaire qui est porteuse d’espoir. Toute cette France d’en bas qui s’est soulevée, édifiant Charlie en tant que symbole. Mais que cache ce symbole ? Pour ou contre quoi se sont insurgés tous ces manifestants ? Là encore, la réponse n’est pas univoque… Pour la liberté d’expression, et la démocratie ? Contre la barbarie ? Pour le droit de rire, ou contre les religions ? Pour la laïcité, ou contre les amalgames ? Pour rendre hommage aux victimes, ou par simple patriotisme ? Ou encore n’était-ce pas le moyen pour certains de simplement se sentir vivre au sein d’une masse qui vibre en façade à l’unisson ? Il y avait sans doute un peu de tout cela, et bien d’autres raisons encore. J’entends par là que si la foule est réductrice, les Charlie n’en sont pas moins différents. Et peut-être me trouverez-vous pessimiste, mais je ne crois pas que cela ait provoqué un quelconque changement, chacun est resté dans sa zone de confort, défendant ses anciennes convictions. Ceux qui prônent la nécessité de tolérance, ceux qui mettent en garde contre les amalgames, etc. ils le faisaient déjà avant. Et il en va de même pour ceux présentant des valeurs et raisonnements plus discutables. Je prendrai pour exemple atterrant cet employé de l’Education Nationale, un Charlie pourtant bien engagé, qui m’expliquait que l’on n’en a pas fini avec « ces jeunes de cité qui ne veulent pas s’intégrer ». Après quelques développements, j’ai compris le fond de sa pensée : jeunes de cité = arabes = musulmans = islamistes. Trois amalgames en un, on peut féliciter la performance ! Croyez-moi j’ai tenté de mettre de l’eau dans son vin, d’apporter quelques nécessaires nuances, en vain bien évidemment.

Et que penser de cette cohue pour le nouveau Charlie Hebdo… Est-ce là un triomphe nouveau de l’art satirique ? Ces bousculades signent-t-elles un retour salvateur des français vers la pensée libre, qui par le rire et la dérision vient dénoncer toute forme d’idéologie ? Je ne le crois pas non plus. Ne veulent-ils pas simplement s’acheter un morceau d’Histoire, flattant leur égo, comme une médaille de guerre, un témoin de ce qu’ils ont été Charlie à leur manière ? Tout le monde n’est évidemment pas comme cela, du moins je l’espère, mais enfin je suis curieux de voir combien seront vendus mercredi prochain. Et sur les 120 000 nouveaux abonnés, combien d’hebdomadaires resteront dans leur enveloppe plastifiée à prendre la poussière…

Et les autres ?

Et puis il y a tous les autres qu’il convient de ne pas oublier, tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans Charlie. Allez vous promener dans un lycée, et écoutez les jeunes parler… Je pense à ce jeune rebeu qui me disait fièrement ne pas être Charlie, tentant de démontrer à l’aide de théories fumeuses que tout ceci n’était qu’un complot à l’encontre des musulmans. Mais qui serait derrière tout cela alors, lui ai-je demandé… Il n’a pas voulu répondre, lâchant un « je te laisse deviner ». Il sous-entendait peut-être l’extrême droite, ou plus probablement les juifs (car si l’antisionisme se répand largement dans l’ensemble de la population, au lycée souvent la distinction n’est pas faite et l’antisémitisme y est bien souvent prononcé). Mais je ne voudrais pas non plus parler en son nom, peut-être sous-entendait-il une toute autre organisation… dans tous les cas l’important n’est pas là. Ce qui est à déplorer est le recours de plus en plus courant aux théories du complot, et surtout chez les jeunes. Dans un tel cas où l’islamisme radical est indéfendable en ce qu’il fait preuve de son inhumanité, dénier sa responsabilité en la rejetant sur l’ennemi juré est le meilleur moyen de ne jamais se remettre en question. Que l’on s’entende bien, je ne dis pas que ce jeune se revendique de l’islamisme intégriste, mais si tel était le cas, on voit bien comment ces déformations de la réalité ont pour effet pervers d’accentuer les différentes animosités. Cela me rappelle les meurtres de Merah : j’avais été plus que surpris en découvrant des jeunes tout à fait normaux défendre ses actes, voir même l’idolâtrer. Je m’étais alors posé la question de ces jeunes français à qui l’on refuse une identité positive, et à qui l’on renvoie sans cesse un sentiment d’exclusion. Dans quelle mesure ne laisse-t-on pas à ces jeunes en mal-être identitaire que le choix de s’identifier à des figures transgressives de la société. Si ce phénomène a toujours existé, il semblerait que les modèles soient en train de changer. Il y a quelques décennies, chacun avait son poster de Scarface et aspirait à la réussite en tant que hors-la-loi. Mais aujourd’hui, un modèle « négatif » semble avoir supplanté ces icônes cinématographiques, et c’est bel et bien l’intégriste. De la même manière, il s’affirme et se bat contre ce qui est établi, mais selon une logique bien plus puissante que celle des Scarface capitalistes : l’intégriste croit servir les desseins plus nobles des religions, ce qui est encore plus bénéfique sur le plan identitaire. Cela dit, ne sombrons pas dans un trop grand alarmisme. Si la question des modèles pour ces jeunes mérite d’être posée, cela ne veut pas dire que nous allons voir une armée de Kouachi ou de Merah surgir dans les prochaines années… Pas plus que l’on n’a vu débarquer des milliers de Tony Montana.

Je pense aussi à tous ceux qui s’indignent de l’indignation des Charlie en ce qu’ils la trouvent inappropriée et disproportionnée. Ils leur jettent à la gueule qu’ils auraient dû tout autant s’indigner de la faim dans la monde, des enfants travailleurs, du droit des femmes, de la situation palestinienne, du barrage de Sivens, et j’en passe,  étant donné qu’il y a autant de combats que d’individus engagés… Mais ces derniers ne font-ils pas preuve d’un jugement de valeur hautement égocentrique et plus que simpliste ? Égocentrique parce que de quel droit peuvent-ils décréter quel combat mérite d’être mené. Et simpliste parce qu’il semblerait dans leur esprit borné que chaque être humain n’a le droit qu’à une indignation à la fois puisque selon eux il va de soi que les Charlie ne sont engagés dans aucun autre combat. Il me semble quant à moi que l’on peut tout à fait se révolter des attentats du 7 janvier en même temps que de la situation palestinienne, sans souffrir d’aucun paradoxe. Le paradoxe n’apparaît encore une fois que dans les esprits trop simples et manichéens. Au travers de ces exemples, on voit bien comment chez les non-Charlie aussi, les évènements actuels ne produisent aucun changement de mentalité, mais qu’au contraire ils affermissent les positions de chacun.

Je choisis le rire pour panser

Alors que restera-t-il de ces évènements tragiques, et des élans humanistes qui en ont découlés ? Pas grand-chose je le crains, si ce n’est le goût amer d’une gueule de bois immonde où, l’ivresse passée, il ne reste que les verres cassés à compter ! Et il est fort probable que nous n’ayons pas fini de les compter… Je ne prétends pas être visionnaire, et j’espère de toute mon humanité me tromper, mais à bien y regarder, tout cela a l’air plutôt mal barré. Je crois décidément que rien n’a changé et que de ces évènements, il n’est malheureusement aucun mieux vivre ensemble à espérer, bien que cela ne nous empêche évidemment pas d’y travailler. Je vois poindre au contraire d’immenses difficultés, des clivages accentués, un repli et une méfiance toujours plus grande entre les différentes communautés.

Faisant suite à ce tableau noir, plutôt que de me morfondre, je conclurai en affirmant que je choisis pour ma part le rire pour panser. Oui, le rire comme soulagement, comme dépassement. C’est, me semble-t-il, la philosophie encore la mieux adaptée. J’aurais aimé lors des rassemblements ne pas entendre de Marseillaise, ni même d’applaudissements, mais simplement des rires, des rires à s’en éclater les tympans. Ce qui n’empêche pas de pleurer aussi, mais que les pleurs deviennent une fête. Alors oui, je vous en conjure, riez. Rions plus fort que la tempête, que nos éclats volent plus haut que les roquettes (oui, je fais aussi dans le lyrique). Rions de tout, de toi, de moi, de nous. Le rire plus fort que la peur, plus fort que la mort. Rions des juifs et des roux, des chrétiens, des musulmans et des mous. Aussi de la solitude des athés. Rions des caricatures de prophètes, en même temps que d’une meuf qui pète. Rions des imbéciles heureux et des intellos qui se la pètent. Rions des mangeurs de carottes, des femmes à barbe et des geeks aux grosses lunettes, aussi des écolos crados et des hipsters malhonnêtes… Rions de tout, et surtout de nous-mêmes. L’autodérision comme vecteur d’ouverture, je choisis le rire pour penser.

 Quelqu’un a dit que le rire était le propre de l’homme et je le trouve bien avisé, tâchons de nous en souvenir, c’est effectivement la seule chose qui nous affranchira d’être né bête. Sur ces belles paroles je vous laisse, faut que j’achète le Charlie et une paire de baskets.

Gaël F.

 

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