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Le 12 septembre, vous avez surement remarqué l’arrivée discrète en librairie d’une revue au format atypique aussi épais que le XXI et aussi petit que le magazine mensuel de Rue 89. En couverture, un dessinateur le crayon entre les dents toise le futur lecteur qui tentera l’aventure des 300 pages de la revue dessinée.

Dans ce superbe dessin de Gipi avec en arrière plan deux hommes armés qui courent, se trouve toute l’essence du magazine d’information dessinée. Le dessinateur se retrouve en première ligne, exposé à tous les dangers du reportage tel Christian Cailleaux dans Marin d’eau dure qui partagea la vie d’une frégate de la marine nationale pendant plusieurs semaines ou Stassen, connu pour ses bd reportages dans les régions de centre Afrique, qui nous invite à Matonge au cœur du quartier africain de Bruxelles. Dans la revue dessinée, le dessinateur est un rebelle de l’info qui va la puiser à sa source, soit directement auprès de son sujet, soit en travaillant avec des journalistes. Quelle classe et quelle belle démarche à la croisée des chemins entre la presse écrite et le photo  journalisme, qui rend le reportage plus vivant que jamaisLe dessin continue l’histoire là où la photo s’arrête et permet une plus grande subjectivité que le reportage écrit tout en restant plus abordable. Le style des dessinateurs est aussi admirable qu’il marque énormément de leur empreinte le sujet abordé. 

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Ce premier numéro nous plonge dans les méandres du gaz de schiste avec Sylvain Lapoix et Daniel Blancou, nous fait découvrir les bakchichs agricoles du Nord Pas-de-calais avec Manon Rescan, Damien Brunon et Sébastien Vassant et nous emmène au coeur du palais présidentiel chilien, pour partager les dernières heures de la vie de Salvador Allende à travers le travail d’Olivier Bras et les superbes dessins de Jorge Gonzalez. Dans la revue dessinée le lecteur se retourne aussi la cervelle avec des rubriques sympas qui nous proposent une rélexion sur les technologies de demain avec Le futur est pour bientôt ou la découverte de la vie du jardin d’acclimatation de Paris avec Marion Montaigne.

Touché au cœur par un si beau trimestriel de trois cent pages en format papier et la complexité du travail organisé par nos auteurs favoris, Inthemorningmag a sauté sur l’occasion d’interviewer Sylvain Ricard, le rédacteur adjoint du magazine au festival de la bande dessinée de Lyon en juin dernier. Une belle interview pour mieux comprendre la démarche du magazine :

Inthemorningmag : Racontez moi, qu’est ce que la revue dessinée?

Sylvain Ricard : La revue dessinée est une revue de reportage, de documentaire et d’enquête en bande dessinée et expression graphique, édité sous la forme trimestrielle de 230 pages en papier et sous format numérique. Les fondateurs de cette revue sont tous auteurs de bande dessinée, romanciers ou journalistes dont Franck Bourgeron le rédacteur en chef qui a lancé le projet en automne 2011. 

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Extrait de Allende le dernier combat par Olivier Bras et Jorge Gonzalez

Nous avions la volonté de prendre en main notre propre création et de proposer au public un produit qui nous ressemble et que nous aimons or, qu’est ce qu’on aime? […] le journalisme et la bande dessinée

ITM : D’où est partie l’idée de ce rapprochement entre la bande dessinée et le journalisme?

SR : Tout à commencé par un raz-le-bol des conditions de l’auteurs et du marasme des maisons d’édition. Nous avions la volonté de prendre en main notre propre création et de proposer au public un produit qui nous ressemble et que nous aurions envie de lire nous même. C’est assez simple : qu’est ce qu’on aime? Nous aimons l’information, l’actualité, l’enquête, les documentaires et la bande dessinée. donc nous avons essayé de marier tout ça.

ITMM : Il y a quelques années, ce créneau de la bande dessinée reportage aurait eu du mal à percer. Qu’est ce qui vous a fait prendre ce risque?

SR : Ce n’est pas la problématique du créneau qui est important, nous n’en avons pas tenu compte. Quand nous avons eu l’idée du magazine, nous sommes partis directement vers son lancement. Tant mieux si nous nous sommes retrouvé au moment propice.

ITMM : Le terrain a été préparé par des dessinateurs comme Joe Sacco mais aussi d’autres que nous retrouvons dans la revue XXI comme Hyppolite ou Stassen. C’est peut être eux qui vous ont permis de franchir le pas?

SR : Nous sommes des lecteurs de ces auteurs là et moi-même j’ai fait du travail de bd reportage. C’est par ce que nous sommes friands de ce genre de travail que nous essayons de le promouvoir.

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Extrait d’énergie extrême de Sylvain Lapoix et Daniel Blancou

Il faut sortir de l’idée que la bande dessinée de reportage c’est du carnet de voyage et des portraits

ITMM : Quelle est votre ligne éditoriale et quels sont les sujets abordés ?

SR : Notre ligne éditoriale est qu’il faut sortir de l’idée que la bande dessinée de reportage c’est le carnet de voyage et le portrait, ce qui au final, nous intéresse peu.   Nous proposons au lecteur des sujets en lien avec l’actualité traités en profondeur  par le billet du dessin et de l’expression graphique.Des sujets qui font écho dans l’esprit des gens, sans forcément aller chercher de l’exotisme à l’autre bout du monde. Nous pouvons aussi parler du quotidien des gens, porter de l’intérêt à des sujets qui nous touchent et que nous aurions envie de lire. Nous avons alors envie de donner de l’espace nécessaire au développement d’un reportage.

ITMM : Dans la revue dessinée, vous vous appuyez sur le travail des dessinateurs qui deviennent à la fois dessinateurs et reporters, mais aussi sur celui de journalistes qui doivent se plier aux contraintes de la bande dessinée. Comment se construit cette relation entre le journaliste et le dessinateur ?

SR : Les journalistes ou les dessinateurs nous proposent des sujets avec des propos et un angle narratif et quand ça nous intéresse, nous développons l’idée tout en restreignant le champ d’investigation de manière à ce que l’ensemble soit cohérent. C’est un grand travail de mariage. Il faut expliquer les tenants et les aboutissants de l’infographie qui implique un dessin léger ou lourd selon le sujet afin que l’ensemble soit juste.

ITMM : Après nous avoir donné l’eau à la bouche, pouvez-vous nous dévoiler quelques sujets du premier numéro qui sortira le 12 septembre?

SR : Oui, par exemple l’historique du 12 septembre coïncide avec le 40 ème anniversaire de la prise de pouvoir de Pinochet au Chili. Ce sera un récit sur les cinq dernières heures de Salvador Allende dans son palais présidentiel, proposé par un journaliste qui s’appelle Olivier Brass et qui sera dessiné par George Gonzales. On a un grand sujet de Christian Caillot de 45 pages qui s’est embarqué pendant plusieurs semaines à bord d’une frégate de la marine nationale : la régate Floréal qui a pour but de porter assistance aux communautés scientifiques des petites îles de l’océan indien et de faire de la surveillance des zones de pêche françaises. Embarque à son bord des mousses qui se sont engagés à l’école des mousses brestoise. Il nous raconte l’histoire de la frégate sur laquelle il a vécu en interrogeant le personnel navigant. Il a cherché à comprendre pourquoi on s’engage à 16 ans comme mousse? A quoi sert la marine nationale, financée par nos impôts, aujourd’hui en Europe et en France? Nous aurons ,également, un grand reportage sur les énergies extrêmes comme le gaz de schiste, ainsi que les coulisses du pouvoir en France etc…

ITMM : A l’heure du numérique, quelle est l’importance du format papier proposé par votre revue qui fera pas moins de 230 pages?

SR : Il n’y aura pas de différence éditoriale, ce seront les mêmes reportages dans les deux formats même s’il y aura des bonus dans la version numérique puisque ce support nous permet d’intégrer des vidéos et des photos ainsi que des liens vers des archives et des textes. Le prix du papier sera de 15 euros et du numérique aux alentours de 5 euros (actuellement 3,59 ndlr)

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Illustration de Gipi

La revue dessinée sera un trimestriel avec du contenu et une forte pagination, ce sera un livre à garder longtemps avec soi.

ITMM : Est ce qu’il y a un lectorat différent entre le papier et le numérique?

SR : Le papier s’adresse à tout le monde et aux gens qui n’ont pas d’Ipad. Plein de gens n’ont pas d’ipad et tout le monde ne peut ou ne veut pas s’en acheter. La revue dessinée fait un pari sur l’avenir en misant sur l’interactivité du numérique et la pérennité du format papier. Surtout en France, chez nous nous aimons avoir un beau bouquin dans notre bibliothèque. La revue dessinée sera un trimestriel avec du contenu et une forte pagination, ce sera un livre à garder longtemps avec sois. Contrairement à un mensuel, à la pagination moins forte, nous nous permettons d’avoir non pas deux mais six reportages à proposer aux lecteurs.

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Extrait dur reportage de Marion Montaigne sur le jardin d’acclimatation

Il n’y a aucune discrimination ni sur le parcours ni sur la profession, ni sur l’âge et ni sur le sexe. Nous écoutons tous les gens qui ont quelque chose à nous dire. […] C’est le sujet qui conte, pas le CV.

ITMM : La revue dessinée est une nouvelle forme d’information, un nouveau départ. Dans cette aventure quelle est la place des jeunes journalistes ?

SR : Il n’y a aucune discrimination ni sur le parcours ni sur la profession, ni sur l’âge et ni sur le sexe. Nous écoutons tous les gens qui ont quelque chose à nous dire. Par la suite, nous faisons un choix par rapport aux publications et en fonction de nos critères éditoriaux. Dans ce numéro, nous avons un reportage de deux jeunes journalistes, Damien Brunaud et Manon Lescan qui enquêtent sur la pratique du pot de vin dans les terres agricoles du Nord Pas-de-calais alors qu’ils sont encore à l’école de journalisme. D’autres font du reportage depuis vingt cinq ans. C’est le sujet qui nous intéresse pas le cv.

Le prochain numéro sort le 9 novembre avec au programme un reportage d’Emmanuel Lepage sur le nucléaire intitulé : Les plaies de Fukushima, une sombre histoire d’écoute en Libye avec Jean-Marc  Manach et Nicoby ainsi que la deuxième partie d’énergie extrême par Sylvain Lapoix et Daniel Blancou dont les extraits sont à découvrir ici.

Nous avons déjà hâte de découvrir ce nouveau numéro, de suivre ces dessinateurs et journalistes qui battent le terrain le crayon entre les dents. Notre esprit vif et alerte, de lecteur expérimenté, les suivra jusqu’aux bout des pages et quelque chose nous dit que le chemin risque, pour notre plus grand bonheur, d’être long!

Propos recueillis par Antonin Weber

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