Anselm Kiefer tout sourire © picture-alliance

 

Le 28 Aout, Anselm Kiefer a reçu une expédition notable avec des matériaux dérobés et une œuvre attaquée pour ses composants. Mais au-delà du fait divers, une portée plus intéressante se dessine.

 

 

Anselm est un artiste contemporain. Pas genre post-hipster-fumeur-de-oinj-des-arts-déco hein, non, un vrai, un vieux, reconnu par ses pairs, qui expose au Centre Pompidou, au Louvre et autres endroits internationalement prestigieux.

On pourrait aussi dire que ses œuvres se vendent à plusieurs millions d’euros mais si cela était un indicateur pertinent, ce connard de Jeff Koons serait SDF et mes potes pas obligés de taffer à Mcdo pour payer leur pinceaux
(on déconne, ils les bourrent à Castorama).

Bref, il y a quelques jours, notre cher artiste s’est fait (encore) dégrader une de ses sculptures par des malotrus décidés à revendre les matériaux bruts.

Devant la nouvelle, on est partagé entre le réflexe primaire quand un mec blindé se fait voler (« déso pas déso » Martin Shkreli) et celui opposé. C’est quand même de l’art, ça se respecte, le pauvre, c’est pas très gentil.

Mais en réfléchissant un peu plus sérieusement, ce n’est peut-être pas la pire des choses qui pouvait arriver à une œuvre du vieux monsieur. Mieux même, on pourrait dire qu’il s’est passé ici quelque chose de fort intéressant.

Commençons par expliquer son travail, d’abord d’un point de vue factuel.

 

Kiefer compose avec du brut (craie, plomb, marbre, cuivre…), des déchets (gravats, suie, ferraille…) et en grand. Ici les pièces sont souvent magistrales, pèsent plusieurs tonnes et s’étalent sur plusieurs mètres. C’est d’ailleurs lui qui commença en 2007 le cycle d’exposition Monumenta du Grand Palais.

« Sternfall » pour Monumenta – Anselm Kiefer. Afp. V.Nguyen

Écartons ensuite la blague de beauf « ils-ont-du-prendre-ça-pour-des-gravats-lol ». S’il est vrai que l’art contemporain réussi à nous fournir de belles merdes (parfois au sens propre) et pas mal de branlette intellectuelle, fermez vos gueules et ouvrez des livres ou votre esprit. Ici le sens se fait.

La portée colle évidemment aux matériaux.

Comme ces livres de plomb dont on ne saurait lire l’histoire lourde

L’alchimie du Livre – Anselm Kiefer

 

ou cette sédimentation du monde qui échoue à se mouvoir.

Ages of the World – Anselm Kiefer

Le pourrissement volontaire que subissent ses œuvres, stockées à l’extérieur avant expos, résonne aussi devant nos espaces-temps limités.

Mais si l’on parle de symbolisme, et l’artiste s’en réclame souvent,  comment ne pas voir ce que contiennent en creux les pillages ?

Comment ne pas entendre hurler le lien entre un artiste qui s’inspire de l’alchimie et dont les matériaux vont être fondus puis revendus par les voleurs ?
Comment oublier son travail sur le nazisme et l’Histoire, devant la nationalité de ses voleurs publiée partout par les charognes et qui fut suffisante pour les camps autrefois?

Ceci n’étais pas qu’un simple vol, c’est une irruption du réel dans l’art. Un clin d’œil karmique à l’auteur déclarant que « Un néophyte a du mal à faire la différence entre un bon travail et celui qui ne vaut rien. ». Que lui-même « ne cesse de [s]’interroger sur [ses] propres œuvres » là où « l’art est surtout devenu un produit de consommation ».

Ici le spectacle est dépassé et l’œuvre relue de manière radicale, matérielle. Elle n’est plus supérieure à la somme de ses composants à hauteur de plusieurs millions d’euros, mais la simple somme de son poids au marché noir. 30.000 euros tout au plus. Elle n’est pas désaliénée mais fondue au sens propre dans le système marchand.

Personne ne peut prévoir quand l’Histoire ou la Vie s’empare de l’art. De tel actes de prise au réel sont rarement à l’initiative de l’auteur qui, se faisant, ne se situerait alors que dans une « démarche » (mais Big Up à Blu pour avoir effacé ses fresques).

C’est ce musée italien qui en 2012 brûle ses peintures avant que les coupes budgétaires ne les détruisent plus lentement.

C’est cette octogénaire bien intentionnée, qui tente de repeindre et défigure le Christ de Borja avec son lot d’indignations puis ses milliers de visiteurs…  Le titre du tableau ? Ecce Homo

C’est Bakounine qui, pendant l’insurrection de Dresde en 1849, propose de sortir les tableaux du musée et de les mettre sur une barricade pour observer la réaction des prussiens défenseurs du Roi et de l’ordre établi.

C’est peut être aussi cette tombe du Néolithique, que des agents municipaux espagnols remplacent par une table de pique nique « en meilleur état que l’ancienne ».

La plus belle sûrement, c’est cette attaque à main armée des étudiants révolutionnaires de Caracas en 63. Une exposition d’Art Français où cinq tableaux sont emportés et proposés en échange de prisonniers politiques.

Attaque dont Debord écrira qu’elle est « une manière exemplaire de traiter l’art du passé, de le remettre en jeu dans la vie, et sur ce qu’elle a de réellement important. » Et que « Il est probable que depuis la mort de Gauguin (« J’ai voulu établir le droit de tout oser ») et de Van Gogh jamais leur œuvre, récupérée par leurs ennemis, n’avait reçu du monde culturel un hommage qui s’accorde, comme cet acte des Vénézuéliens, à leur esprit. »

Évidemment, on ne peut pas dire que le pillage dont a été victime Kiefer est le fruit d’une mûre réflexion. Pas plus qu’on ne peut parler d’une portée libératrice ou de mise en perspective volontaire à chaque fois.

Il n’empêche que, c’est quand même la vie dans ce qu’elle comporte aussi de bas, de sale, de pauvre qui s’empare du sujet. Que la symbolique frappe et que le sens se fait sans qu’on l’ait commandé. Ici l’on peut même dire que cet acte n’est pas tant une attaque qu’une extension au travail de l’artiste. Comme une bactérie indésirable mais qui fait corps.

Et en cela, alors on peut dire que oui, cet acte n’est peut être pas plus mal que ça

l’aveugle


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