Jeudi 8 janvier : lendemain du drame qui s’est produit à la rédaction de Charlie Hebdo. Je profite de mon boulot auprès d’enfants pour discuter avec eux. Ils en ressentent le besoin et moi je sais d’avance que leurs propos vont m’épater …

 

Marwan, 8 ans est l'enfant le plus marqué par le drame. Il distribue des "Je suis Charlie" dans toute la cour.

Marwan, 8 ans est l’enfant le plus marqué par le drame. Il distribue des « Je suis Charlie » dans toute la cour.

 

À leur demande, je lance le débat avec 4 gamines de CM2 : Mathilde, Léa, Célia et Élisa. Mathilde tient tout d’abord à me raconter les faits. Elle est vraiment au point, elle a des détails que je n’ai pas. Pourtant j’ai passé quelques temps hypnotisée par Itélé, le soir des faits. Elle me dit que « Les terroristes ont tué Cabu, Charb et plein d’autres dessinateurs ». On parle ensuite des caricatures : « Ils ont fait ça à cause d’un musulman qui était dessiné aux toilettes et aussi avec les mains devant les yeux».  Elles savent que les dessinateurs ont reçu de nombreuses menaces, très précisément « depuis 2007. » Les responsables de ces actes, « 2 frères de la région parisienne » ont fui de la rédaction en « percutant des voitures et en blessant des gens ».

Au delà de la violence inouïe que les enfants ont perçu dans cette tuerie, je les questionne sur les conséquences. Alors que nous, adultes, nous nous concentrons le plus souvent sur la récupération politique, les enfants pensent avant tout à la reconstruction, à ce qu’il peut advenir de positif. Les filles me disent que les radios ont apporté leur soutien à Charlie Hebdo, que le journal va continuer et que les terroristes vont être arrêtés.

Mais les conséquences négatives ne tardent pas arriver dans la discussion, comme cette peur étonnante que me confie la volubile Mathilde : « Moi plus tard, je veux être styliste. J’ai peur que, si je fais des mauvais habits [sic], quelqu’un entre dans mon atelier et me tire dessus. » Rien à voir avec l’Islam, donc. Ce qui les terrifie, c’est l’idée qu’à chaque mécontentement chacun puisse sortir une arme et régler ses comptes avec n’importe qui.

L’ambiance un peu lourde est soulagée par Léa qui dessine un monsieur sur les toilettes au tableau, « comme dans Charlie Hebdo. » Je décide de dévier un peu le débat. Je leur parle des États-Unis où le port d’armes est légal. Elles en ont entendu parler : « Il y a quelques temps, une petite fille a pris des cours de tir et a tiré sur son prof. C’est plus que dangereux ». Élisa renchérit : « Tu peux pas faire confiance à une personne si elle achète une arme ».

Je leur demande si elles voient d’autres conséquences suite à ce qu’il s’est passé hier. En espérant dévier le débat sur la stigmatisation de la population musulmane. Célia me tend une perche en me parlant des djihadistes qui avaient détruit une tour. Elle me dit : « J’ai peur que ça arrive en France. Il y a le plan vigipirate mais je sais pas qui c’est. » Je lui explique. On parle ensuite des policiers et de la protection rapprochée des journalistes. Les filles ne comprennent pas comment cela a pu se produire alors qu’ils étaient protégés. Elles sont marquées par le décès du policier qui avait une petite fille de tout juste un an : « Elle se souviendra pas de lui. »

Passé mon étonnement sur le fait qu’elle connaissent ce mot, je les interroge ensuite sur ce que sont les « djihadistes ». Célia me répond: « Ce sont des soldats musulmans, ils sont parfois français ». Je leur demande pourquoi ils se battent. Elles me répondent que ces hommes défendent « L’islam, leur religion, leur dieu. » L’une d’entre elles me demande pourquoi ils crient « Dieu est grand » avant de tuer. Je leur parle donc, comme je peux, de la nuance qu’il existe entre les différents croyants.

Léa tient à préciser : « Il n’y a pas que les musulmans qui ont été déçus par le dessin. Il y en eu a d’autres qui ont seulement dit  » Je suis déçu  » ». Célia rajoute : « Oui, ils ont pas envoyé de menaces de mort. » Léa, assez discrète jusque là, continue d’apporter de la nuance au débat : « Je comprends qu’on soit vexé d’être dessiné sur des toilettes. Il y a des dessins que j’ai vu à la télé ou dans un livre de caricatures de mon père. Ça m’aurait pas plu d’être dessinée comme ça. Mais ce n’est pas une raison pour tuer ! ».

Mathilde s’exprime sur la peine qu’elle ressent : « Je ne les connaissais pas mais j’ai de la peine ». Léa a une pensée pour les policiers et a été marquée par l’image de l’un d’entre eux courant vers son collègue, blessé. Elle a aussi manifesté beaucoup d’empathie à l’égard d’une dame, témoin du drame, qui pleurait à la télé. « Je me suis imaginé que c’était ma grand-mère ou ma mère. » Élisa conclut gravement par « Ça se voit que c’est pas un petit meurtre. C’est un gros truc avec le FBI, la police … ».

Je n’ai eu qu’une demi-heure, il y avait tant à dire encore ! Mais il est midi, le temps d’observer une minute de silence …

Par Noémie

A propos de l'auteur

IntheMorningMag, le webzine sur l'actualité culturelle on the rock !

Articles similaires


Laisser un commentaire