De Fuzati on ne sait rien ou presque. Ce que l’on connait de lui, on le doit à sa musique, à ses écrits, à ce qu’il distille au gré de ses albums et de ses collaborations depuis maintenant plus de dix ans. C’est aux côtés de collectifs comme TTC, les Svinkels ou encore de James Delleck qu’on le découvre à la fin des années 90. Il a à peine vingt ans et une longue carrière hors des sentiers battus l’attend. Il commence par créer le Klub des Loosers (dont il est le co-fondateur avec Orgasmic ) et rencontre donc les artistes cités précédemment ainsi que certains dj parmi lesquels on compte Tacteel et Para One. Par la suite, on le retrouvera au sein du Klub des 7, un projet/album regroupant ce que l’on pourrait qualifier comme étant son « entourage » pour plusieurs solos et un morceau commun ( La Réunion Secrète ). C’est cependant un peu plus tôt, en 2004 avec Vive la Vie, son premier album au sein du Klub des Loosers entièrement écrit par ses soins qu’il obtient un succès d’estime, critique et aussi public que son univers décalé le lui permet. Aujourd’hui, et depuis maintenant deux ans, Fuzati enchaîne les dates et célèbre les dix ans de cet album accompagné d’un véritable live band.

Il était à Toulouse le 18 mai et ITMM en a profité pour le rencontrer.

 

Arrivés à 18h en croyant être légèrement en retard c’est avec un Fuzati pour le moins détendu que l’on a rendez-vous. Je m’installe face à lui, plutôt impressionné mais surtout heureux de rencontrer celui dont les textes et les sons me suivent depuis mes 17 ans. Il porte son habituel masque, celui de son personnage et son regard est appuyé alors que l’on pouvait s’attendre à rencontrer quelqu’un de timide, au mieux. Au-delà de l’album Vive la Vie c’est de son parcours dont on a envie de parler, histoire d’en savoir un peu plus sur ses motivations, ce qui fait qu’il s’est lancé à corps perdu dans différents projets depuis plus de 15 ans tout en gardant cette envie de tester, de découvrir de nouvelles choses, artistiquement parlant. Sa démarche, depuis le début, est textuelle.

« Je voulais être producteur et écrire des textes, c’est sans doute pour ça que les gens trouvent que j’ai un flow bizarre. Il  y a différentes écoles et moi ce que je voulais c’était amener quelque chose de personnel, de plus littéraire. Sur Vive la Vie on dirait un mec qui lit des textes sur des instrus et c’est ce que je souhaitais comme rendu à l’époque ».

On l’a compris, depuis de nombreuses années et à la première écoute du moindre de ses morceaux, Fuzati ne fait pas de la technique vocale une priorité ( même si au final son phrasé reste au-dessus de celui de pas mal d’autres « rappeurs » ). Le texte se doit cependant d’être sublimé par une manière de rapper qui n’est pas celle d’un kicker, comme il le rappelle.

« Je suis pas un « kicker » et j’ai jamais essayé de toute façon. Ce que j’écoutais comme hip-hop c’est d’ailleurs absolument pas ce style-là. Bien évidemment je respecte ceux qui le font bien mais la technique pour la technique c’est pas un truc qui me touche ».

Si la technique n’est pas son truc on sait que les textes ont toujours été ses alliés. Ce qui peut ressembler à une anomalie dans un style musical qui laisse parfois l’emploi des belles lettres de côté. Aussi, lorsqu’on lui parle d’éventuelles inspirations littéraires, d’auteurs qui auraient pu lui donner envie d’écrire il botte légèrement en touche pour évoquer ses velléités artistiques d’une manière plus globale.

« On ne peut aborder la Littérature comme étant une inspiration au départ pour moi. C’est même pas la lecture ou la musique qui m’ont donné l’envie d’en faire moi-même. A partir du moment où j’écris je suis dans une démarche totalement personnelle. J’ai du mal avec le terme inspirations parce que quand tu créés tu es une éponge, inspiré par tout ce qui se passe, tu dois être ouvert en permanence. Tout ça peut partir d’un film, d’une anecdote… D’ailleurs et pour tout avouer en ce moment, je sais pas trop ce qui se fait en terme de littérature mais je viens de finir La Ferme des Animaux d’Orwell et c’est tout simplement génial ».

Si ses inspirations se trouvent donc partout et nulle part à la fois, il ne peut nier avoir diversifié ses envies et sa façon de travailler en embarquant dans sa nouvelle aventure live un véritable groupe de rock. Une formation à l’ancienne avec qui il est très fier et heureux de partager la scène. On peut par conséquent parler d’un « nouveau Klub des Loosers », une nouvelle façon pour lui d’appréhender le live. Au-delà des concerts c’est toute une discographie qu’il a fallu repenser, réarranger. Comme il le dit lui-même, « Ça a été énormément de travail pour adapter toutes les instrus sur un live band mais là ça va de mieux en mieux, on commence à être vraiment rodés ».
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Le live band te donne de la force mais dans le même temps il faut pas que tu te laisses manger par les musiciens.

Le Klub des Loosers, depuis sa création, a toujours compté un mc/auteur/producteur en la personne de Fuzati et un dj (Orgasmic au début puis Detect), que ce soit sur scène ou en studio. Désormais dernier représentant actif du Klub, Fuzati a du réapprendre la scène aux côtés de musiciens et ce n’est absolument pas pour lui déplaire.

« Avec un dj t’es en stand up, toute l’énergie vient de toi et en plus moi j’ai jamais de « backer ». Le live band te donne de la force mais dans le même temps il faut pas que tu te laisses manger par les musiciens. Cette idée, je l’avais en tête depuis longtemps mais j’ai toujours été freiné par les fois où j’avais vu d’autres groupes de hip-hop le faire. Je trouvais ça chiant, je voulais que le groupe ne se contente pas de reprendre mes instrus, je voulais qu’ils se sentent libres de partir en impros, de faire des gros solos ».

C’est au Motel, un bar de musiciens à Paris qu’il rencontre ceux qui, désormais, composent son groupe. Dans cet endroit qui laisse la part belle à la scène rock indé française il fait la connaissance de Benjamin Kerber, guitariste des Shades et d’Adrien Grange, batteur et clavier pour Tahiti 80. Les mecs aiment leurs travaux respectifs et les répètes commencent, le plus naturellement du monde.

Ainsi et pour le meilleur, la nouvelle bande part faire quelques concerts pour célébrer les dix ans de l’album Vive la Vie ( tout en jouant de nombreux autres titres phares de l’homme au masque, évidemment ). Aborder cette mini-tournée de concerts rendant en quelque sorte hommage à la carrière de Fuzati c’est aussi l’occasion de lui demander ce qu’il s’est passé depuis et autour de son album le plus culte pour le grand public. On comprend très vite que ce dernier n’a jamais cessé de vouloir s’améliorer, souhaitant toujours plus d’indépendance dans sa manière d’aborder sa musique.

« Pour Vive la Vie j’étais encadré par James Delleck et le label (Record Makers), je me sentais pas forcément encore capable de faire un album seul de A à Z. Par la suite j’ai appris à faire des instrus, à digger (fouiller, ndlr) de plus en plus pour me faire une grosse culture musicale. J’ai aussi beaucoup appris du business de la musique et l’album du Klub des 7 c’est le premier que j’ai amené entièrement fini au label. L’étape d’après c’est tout simplement La Fin de L’Espèce que j’ai fait sur mon propre label. Aujourd’hui, je gère de plus en plus d’aspects de mon travail ».
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Au final, je suis resté assez cohérent, que l’on passe de la répugnance que provoque une femme qui n’a pas ses règles dans Vive la Vie à la volonté de non-paternité de La Fin de L’Espèce.

S’il a forcément changé en plus de dix ans de carrière n’est-ce pas un peu paradoxal de faire une tournée célébrant un album ayant fait son temps, représentant une autre époque de sa carrière ? Quand on lui pose la question sa réponse est claire.

« C’est entre autres pour ça que le masque est important. Fuzati ne vieillit pas, c’est un personnage comme peuvent l’être ceux que l’on retrouve dans le Théâtre Antique. Au final, je suis resté assez cohérent, que l’on passe de la répugnance que provoque une femme qui n’a pas ses règles dans Vive la Vie à la volonté de non-paternité de La Fin de L’Espèce. Vive la Vie c’est un album d’ado. Lors des concerts, je vois des gamins de 15-16 ans donc trop jeunes pour l’avoir entendu à l’époque. Tout ça s’inscrit dans la durée, les thèmes sont intemporels. Pour La Fin de L’Espèce j’aime pas le terme d’album de trentenaire mais le personnage a vieilli, rencontre de nouvelles problématiques. Je pense que si j’ai pas fait d’album tout de suite après Vive la Vie c’est parce que j’aurais sans doute fait la même chose mais en moins bien ».

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[dans le hip-hop] je me sens plus vraiment légitime…

Si l’attachement de Fuzati à tout ce qui a fait sa carrière jusqu’à maintenant est indiscutable c’est vers de nouveaux horizons musicaux qu’il semble se diriger. Des horizons qui prendront d’autres formes que le hip-hop pur et dur comme son virage sur scène avec une formation rock le prouve. Une première pierre apportée à un édifice qui se construit peu à peu, loin de certains standards. Lors de l’entretien, il nous confie d’ailleurs ne plus écouter de hip-hop et ne plus savoir ce qui se fait aujourd’hui.

« J’écoute beaucoup de jazz, d’illustrations musicales, de bandes originales italiennes mais vraiment plus de rap. J’aime pas mettre d’étiquettes mais bon, je pense que je ne donnerai même plus d’interviews pour des médias hip-hop, ça n’aura plus de sens en fait. Là, je bosse sur mon prochain album qui ne contiendra plus aucun sample. Je compose absolument tout et je garde le groupe qui est actuellement avec moi pour les lives. Mon album avec Orgasmic, Grand Siècle, marquait la fin d’un cycle et là je pense qu’on parlera même plus de rap, ça sera presque de la pop. Les musiciens qui m’accompagnent viennent de la scène rock indé, j’ai jamais kické et j’écoute plus de hip-hop. Du coup et même si j’ai toujours aimé ce style musical, qu’il sera toujours en moi et que je sais ce que je lui dois je me sens plus vraiment légitime… »

Une fermeture, peut-être provisoire mais qui promet et confirme une ouverture toujours plus présente et grande chez celui qui n’aura donc jamais de cesse d’évoluer, de tenter des choses, de se mettre en danger au nom de ses textes, au nom de sa musique, au nom de son art et surtout de son indépendance.

Texte : Arnaud

Photos : Pierre


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