Par Matt H

En cette fin de mois de juin, une centaine de milliers de personnes s’étaient données rendez-vous à Belfort dans le but avoué de se défoncer la tronche à coup de bières, de substances plus ou moins légales et, accessoirement, de musique. Parmi eux se trouvait une poignée de reporters d’ITMM, qui avaient bravement défiés les kilomètres et la chaleur caniculaire pour vous livrer leur compte rendu. Ceci est leur histoire.

Samedi 30 juin 2012

Bouger son boule devant Kavinsky. Oui c’était le programme. Et on a bougé, un peu, pas longtemps. Putain de colline… On ne pouvait pas savoir, c’était si bien parti. Le sergent Tartiflette commençait son move, celui qui l’a rendu célèbre dans les paillotes de Cochinchine, le soldat Pauleto shakait du booty comme une danseuse libanaise, et moi même, qui suis pourtant d’un naturel réservé, je ne tardais point à onduler de la tête aux pieds tel le serpent à sonnette des bas fonds de Delhi. Je me rappelle que lorsque les premières gouttes ont commencé à tomber, nous invectivions le ciel, le défiant aux cris de « la pluie, la pluie, on t’encule » comme les derniers des supporters marseillais un soir de défaite au Parc.

Mais ce n’était que le début, et déjà les plus frileux (ou les plus malins, c’est selon) ne tardaient pas à fuir, sentant peut-être venir la furia divine menaçant de punir les pauvres pécheurs que nous étions. Le live continua pourtant, alors que la pluie tombait avec de plus en plus d’insistance. Puis ce fut fini. Les plombs sautèrent, on entendit un grand bruit d’ampli qui pète et ce fut tout. On espéra vaguement une blague, que ce bon vieux Kavinsky jouait avec nos nerf, mais non. Il fallait se résoudre à changer de scène, pour choper, pourquoi pas, la fin des Dropkick. A cet instant précis, on se disait encore que ce soi-disant violent orage usurpait méchamment sa réputation.

Et ce fut l’enfer.

Le ciel se déchaina, et d’énormes gouttes se mirent à tomber dans un vacarme de fin du monde. De ce qu’il se passa pendant l’heure qui suivit, je n’ai que quelques souvenirs confus, des flashs que je vous livrerai pêle-mêle : je revois le soldat Pauleto, à moitié nu, hurlant aux civils de se mettre à l’abri sous les arbres, puis se rouler dans la boue en riant. Des femmes et des enfants à terre sur lesquels je marchais pour échapper à la marée montante venant du lac, la sergente Fidelis perchée sur la plus haute branche d’un pommier, me disant que la mort n’est que le début du chemin avant de s’envoler, le soldat Lucho, les bras en l’air, implorant les dieux de lui rendre ses fils, et pour finir, une apothéose en forme d’épiphanie…

Alors que je rampais au travers de buissons dans l’espoir insensé d’échapper au largage de bombes incendiaires (je sais, ça paraît étrange, mais tout ce que j’écris ici est vrai), je me retrouvais dans une espèce de hutte, où la chaleur provoquée par de la vapeur d’eau rendait l’atmosphère étouffante.
Dans la pénombre, j’apercevais un homme, et me rendais compte avec horreur qu’il s’agissait du sergent Tartiflette, le crane rasé.
Il se versa de l’eau sur la figure, et me dit :
« L’Horreur. L’horreur a un visage, et vous devez faire une amie de l’horreur. »

Puis c’est le trou noir.

Lorsque je repris connaissance, la pluie avait momentanément cessé de tomber, et je me trouvais en compagnie de mes acolytes au bar presse, un godet bien frais de Grimbergen à la main. Aucun de nous n’évoqua jamais ce qu’il se passa pendant cette terrible heure, mais il nous est encore impossible aujourd’hui de nous regarder dans les yeux.

Cependant que nous reprenions nos esprit en maudissant le malin de nous jouer un si vilain tour, un constat s’imposa. Trempés jusqu’aux os, nous devions aller nous changer si nous voulions espérer survivre à cette soirée. Nous avons auparavant cherché à nous renseigner un peu avant de repartir, histoire de s’assurer que le festival allait bien continuer, et que nous ne raterions rien de bien méchant. Les premières infos annonçaient un retard dans la programmation. Rien de bien de grave donc. Mais les quelques «officiels » que nos rencontrions douchèrent nos espoirs et nous l’assurèrent avec aplomb : la soirée était finie.

La mort dans l’âme, nous nous sommes donc dirigés vers les navettes, essuyant au passage une nouvelle salve de pluie agrémentée cette fois-ci de grêlons, parce que sinon, c’est pas rigolo. Un bon samaritain au fort accent méridional (pour ne pas dire portugais) du nom de José nous abrita pendant le plus fort de la tempête, et je tiens à le remercier, car sans lui nous serions probablement mort à l’heure qu’il est (c’est un peu exagéré, soit, mais il fallait y être pour comprendre).

Nous n’étions pas les seuls à vouloir rentrer. Une foule immense avait apparemment tiré les mêmes conclusions que nous, et autant vous dire que ce n’était pas spécialement la teuf dans cette longue file d’attente. Nous avons attendu, pendant un temps qui me semble infini avec le recul, serrés comme des maquereaux dans leurs boites alors que le réseau de navettes se mettait peu à peu en place. Aussi étonnant que cela paraisse,on entendait clairement la musique reprendre sur le festival sans que personne ne réagisse, et je me disais donc que je devais halluciner, d’autant plus que les bénévoles croisés ici et là continuaient à nous affirmer la fin du festival…
Nous sommes donc rentrés au camping qui arborait déjà ses plus belles couleurs de glaise, et nous sommes changés. Le soldat Pauleto et moi même, intrigués par les clairs échos musicaux semblant venir du festival, avons décidé de nous renseigner, histoire de pas avoir l’air trop cons si les concerts avaient bien repris. Et là, je suis désolé, mais je vais être obligé de m’énerver un peu. Nous avons pu lire dans la presse du dimanche que la communication lors de cette guerre avait été excellente de la part du staff des Eurocks.
MON CUL OUAIS !!!
La « communication » a été naze de bout en bout, si bien que lorsque nous sommes revenus demander à un des gars s’occupant de l’entrée du camping, celui ci continua à nous affirmer que le festival était fini, et ce malgré les airs très reconnaissables des Cure que l’on entendait maintenant clairement, et les jeux de lumières illuminant le ciel franc-comtois. Si ce n’est la lâcheté, je ne sais pas ce qui m’a retenu de lui foutre sur la gueule à ce nazillon.

Bref, nous avons finalement regagné le festival, quasiment 2h après l’avoir quitté et passablement énervés, cela va sans dire, pour attraper la fin de The Cure. C’était franchement bien, du moins le peu que l’on pu voir. On s’attendait vaguement à voir un vieux Robert Smith tout décrépi ânonnant vaguement les paroles de ces tubes, mais pas du tout. Le mec a presque gardé sa voix de 20 ans, et l’ensemble était vraiment agréable à écouter. Nous avons raté 2h de show (quand même) mais avons pu assister à la dernière demi-heure, le temps de pouvoir entendre en live « Close To Me »et « Boys Don’t Cry ».
Et ça, personne ne me l’enlèvera. Jamais.

Enfin, cela atténua un peu l’amertume que nous avions contre l’orga’, et nous permis de nous remettre en selle. Un passage rapide et glissant devant Wiz Khalifa, et c’était enfin un des moments fort de cette édition des Eurocks avec le set de Justice en live. Dans nos têtes, avant l’apocalypse, ça devait être le point culminant de la soirée, quand repus de drogues et d’alcool, les festivaliers allaient se finir devant un spectacle de qualité. Malheureusement, l’épisode orageux aura eu raison de nos ambitions, et c’est avec une certaine mélancolie désabusée que nous avons regardé le duo enchaîner ses titres. Le live n’est pas mauvais, loin de là, mais il faut reconnaître que la nature nous a foutu un sacrée coup au moral et que l’énorme jeu de lumière du set (deux murs de 9 amplis Marshall LEDifiés) ne nous a pas fait oublier que se taper 800 bornes pour voir des versaillais mettre des disques, ça fait un peu chier.

Un peu dur donc de se dire satisfait par ce samedi soir tronqué, où nous nous vîmes errer dans la nuit à la recherche d’un endroit un peu sec pour se garder d’un mauvais coup de froid, et ce malgré une belle éclaircie en forme de vieux chanteur de New wave…

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Dimanche 1er Juillet 2012

De ce dimanche là, il est peu de choses à dire. On retiendra seulement qu’il fut l’un des meilleurs et des pires de ma vie. De fait, la journée fut terriblement horripilante, tant les ennuis s’accumulèrent sur nos têtes comme les gardes à vue sur un président en fin d’exercice. Embourbement de voiture, kebabs glauques en face de la gare, pluie ininterrompue, affaires et tentes trempées, ce fut l’horreur. L’opération Barberousse en une seule journée, Dien Bien Phu à Belfort, la Baie des Cochons, côté américain. Bref, le vrai fiasco. C’est d’ailleurs ce qui incita la sergente Fidelis à abandonner la mission et à prendre un train pour Paris ou l’attendait la paix de l’esprit et un lit douillet. Lâcheuse.

Autant vous dire que nous n’arrivions pas au festival dans les meilleures conditions et il fut même question de rentrer direct sans passer par la case dimanche soir (question à laquelle Pauleto et moi-même avons coupé court, mettant en avant le fait qu’il faudrait probablement nous attacher et nous mettre dans le coffre de la caisse si nos chers Tartiflette et Lucho comptaient quitter Belfort sans nous laisser voir Jack White). La décision fut cependant prise de partir assez tôt et de rentrer sur Lyon où nous attendait un appartement au chaud, et, chose qui nous paraissait impossible sur le moment, ne sentait pas la vase.

Une fois sur le site, la mauvaise humeur s’envola assez vite devant Alabama Shakes (aidée en cela par quelques pintes bien fraîches) et leur blues bien cool et tout à fait adapté à la petite pluie fine qui ne cessait de tomber, puis l’on se rendit assez rapidement jusqu’à la scène de la plage où nous attendait la divine Lana Del Rey. Après avoir galéré pendant un bon quart d’heure dans la boue et la foule massée devant mon amoureuse, nous avons réussi à trouver une place d’où nous avons pu apercevoir la divette, teinte en brune pour l’occasion. Étonnamment, le concert n’était pas pas mal. C’est vrai que je ne m’attendais personnellement pas à grand chose car je pensais franchement que la voix était trafiquée sur ordinateur. Je fus donc surpris quand je compris que ce n’était pas le cas, et que la voix de l’album est bien la sienne. La belle enchaîna les ballades jusqu’à ce que le son pète (encore une fois, une sorte de leitmotiv des trois jours) ce qui nous a permis de nous rapprocher de la scène puisque les plus impatients s’en allaient déjà. C’est à ce moment précis qu’il se passa quelque chose d’extraordinaire que nient encore avec obstination mes coéquipiers, mais je vous jure que c’est la vérité. La foule s’écarta et Lana se dirigea vers moi pour me demander en mariage. (Je ne pouvais évidemment accepter, malgré la tentation, mais il fallait que je finisse ma mission.)

Un bon concert donc, où le public était vachement plus masculin que féminin (j’aperçus même quelques punks à chien avec la larme à l’œil) mais rien de plus normal car comme me le fit remarquer un de mes camarades, Lana chante des chansons de meuf, certes, mais pour les mecs.

Un court passage devant Charlie Winston, qui court toujours après Georges Abitbol pour le titre d’homme le classe du monde et nous nous retrouvions tous au bar presse (oui, notre QG) pour se donner des forces avant d’aller affronter le Grand Jack. La suite, vous la connaissez, puisque je ne doute pas que vous ayez lu l’article publié précédemment par mon confrère sur ce concert exceptionnel, le meilleur de ma triste vie. Je voudrais juste dire que maintenant que j’ai vu « Carolina Drama » en vrai, ben je peux crever, ou du moins, devenir sourd. Merci bien.

Et puis voilà, c’était déjà fini. Un bref instant passé devant Orelsan, et nous étions parti loin de la grisaille franc-comtoise pour retourner vers notre midi toulousain. Enfin ça, c’est ce qu’on se disait, car le diable est une belle salope. Il aurait été trop beau de finir tranquillement, nous reposant dans la voiture de ce week-end exténuant. Non, la soirée avait été trop belle, ça ne pouvait pas durer. Il nous fallait un baroud d’honneur. Car à peine étions nous partis que la voiture du soldat Lucho nous fit le coup de la panne. Récapitulons donc: la chaleur étouffante, l’orage, les concerts annulés, les tentes et les affaires inondées, la journée de merde sous la pluie à Belfort et maintenant le craquage de bagnole. C’est bon, tout y est. Il en reste encore un peu, je laisse ?
Nous voilà donc dans un quartier un peu glauque de Belfort entre deux barres HLM à attendre la dépanneuse, faisant le pied de grue sous la pluie, comme de vulgaires putes slovaques sur le retour. Et le verdict tomba, caisse en rade,. Ce fut l’assurance du soldat précédemment cité qui nous sauva la mise : taxi, hôtel trois étoiles et retour en TGV (première classe, faut pas déconner).

Et voilà. Nous rentrions enfin, fourbus et heureux d’avoir réchappé à l’enfer.
Mais ce n’est que le début, car nous sommes des soldats, et nous n’hésiterons pas à retourner au charbon, dès que le besoin s’en fera sentir.
Toujours au plus près de l’action.
Pour vous, chers lecteurs.

Bien à vous, le soldat Ricol


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